Jour 352 – Nevermore

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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« Je suis le premier arrivé, mais c’est tellement plein que j’ai l’impression que nous serons les derniers servis. Nerveux, je me faufile jusqu’aux toilettes dans l’espoir que tu arrives pendant ce temps, que tu trouves un serveur ou vice-versa et que tu sois déjà assise à une table quand je reviendrai après avoir écoulé les minutes sur mon cellulaire tremblant dans ma main tremblante.

À mon retour, je comprends que je n’ai pas de chance : tu n’es pas encore là et je devrai attirer d’une quelconque façon l’attention du barbu derrière le bar, visiblement débordé, pour lui faire signe que je veux une place. Après quelques pas de danse pour me positionner dans son champ de vision, nos yeux se croisent, je montre deux avec mes doigts, comme un signe de paix et je change rapidement de côté pour que ma paume soit vers moi, qu’il sache immédiatement que nous serons deux, que c’est peut-être la guerre.

L’ironie s’est mise belle, ce soir, parce que je me retrouve face-à-face avec la grotesque peinture de La Cène, où Jésus est remplacé par un cochon, que tu détestais tant. Loin d’être fervente de ta religion, tu clamais pourtant que c’était un manque de respect et secrètement, je pense toujours que tu as raison, mais dans des temps plus heureux, je jouais à être l’avocat du diable pour mettre du piquant à nos soirées.

Chaque fois que la porte ouvre, mon cœur fait un bond. Je regrette presque de m’être mis dos à celle-ci, dans la volonté avouée de ne pas te voir surgir, que ce soit à toi d’initier le premier contact. Le même manège se répète et aux alentours de la sixième occasion, je sais que tu viens d’entrer. Je reconnais tes pas, je ressens ta présence. Mes mains sont moites, ma tête tourne, ma vision s’embrouille; tu es là. Dans quelques secondes, quand tu m’auras repéré, je te verrai apparaître. Je visualise le moment pour être certain qu’il ne me surprenne pas trop.

Ce que l’on attend avec impatience est souvent ce qui est le plus décevant. Quand ton corps a contourné le mien pour se présenter devant moi, rien de tout ce que j’avais pu imaginé ne m’a traversé. Tu souriais, probablement que moi aussi, et j’ai su que ça allait bien se passer. Assise, tu as salué mon choix d’endroit, tant pour sa connotation à notre histoire que pour le prix de la bière. La conversation a repris là où on l’avait laissée, la rupture en moins, et les silences ont été aussi rares que les malaises; j’irais même jusqu’à affirmer que nous ne les avons pas invités.

Personne ne s’est surpris dans les décisions gastronomiques. Nous restions les mêmes, sauf pour notre lien qui s’était métamorphosé. Avec la complicité de s’être connus dans nos moindres et plus intimes détails, nous revenions sur plusieurs de nos moments avec la légèreté du présent, un œil sur le futur. Des questions, des réponses, des rires et un peu de honte, nous avons parlé d’elle et de lui, supervisés par la bienveillance de ne pas se vouloir de mal. Comme quand le plaisir est au rendez-vous, une ellipse plus tard et nous étions devant le dessert, un luxe permis pour une occasion aussi spéciale.

Dévoré rapidement, le sucre n’a pas fait le poids et c’est repus que nous avons commandé un dernier verre. En plein synchronisme, j’ai abordé le projet alors que tu voulais en parler. Nous avons convenu que c’était probablement difficile pour toi, mais je t’ai remercié de m’avoir permis de nous écrire et tu as clos le sujet en m’assurant que tu avais passé par-dessus. Les verres vides, je t’ai invité à venir un peu au karaoké avec Max et P-O que j’allais rejoindre après, mais comme tu devais te lever tôt pour le travail le lendemain, tu as décliné l’offre et étonnamment, plutôt que de le percevoir comme un refus, je l’ai reçu comme une confirmation que nous étions tous les deux ailleurs, et ce, pour le meilleur.

Une étreinte significative, mais amicale plus tard, je t’ai regardé partir vers ta voiture et au moment où tu as ouvert la portière, un taxi s’est arrêté devant moi. Nous sommes entrés en même temps dans des véhicules différents et nous avons quitté, sereins, dans des directions opposées. »

À défaut d’avoir pu être vécu, je nous ai inventé une dernière fois.

Tiens, c’est vraiment fini, maintenant.