Jour 3 – Les dates

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Dès que ses pleurs ont résonné dans les murs trop rapprochés de la chambre, nous nous sommes immédiatement regardés… mi-complices, mi-effrayés. C’est comme si, sans même avoir à dire le moindre mot, nous savions qu’il allait être le plus bruyant des trois. Complètement épuisée et encore sous les effets de la péridurale, tu restais tout de même assez lucide pour présager en ma compagnie de l’enfer sonore qui nous attendait. Malgré tout, tu n’as jamais cessé de sourire. Parce que tu avais donné la vie. Parce que nous avions donné la vie. Et comme le hasard fait bien les choses, Troisième s’est laissé assez désirer pour arriver tout juste après minuit, le 24 du mois d’août. Tu sais comme moi l’importance que cette date porte, non seulement sur le calendrier, mais sur nos cœurs respectifs, sur notre cœur commun. Il faut croire que Troisième avait le sens du spectacle et le goût pour les coïncidences, il s’est pointé le bout du nez lors de la date où tout s’est concrétisé entre nous, la date où le compte à rebours de « jusqu’à ce que la mort nous sépare » a commencé, le jour où tu m’as demandé si je voulais « conquérir le monde avec toi » et où j’ai répondu par l’affirmative, sans savoir que le monde en question à conquérir se trouvait devant moi. Parce que tu es devenue, à cet instant, mon monde.

Ce soir, deux mois jour pour jour après ce moment, c’est confirmé : il est le plus bruyant des trois. En ce 24 octobre, la vie fait exactement ce qu’elle sait faire de mieux : être. Entre tout ce que le rôle de parent nécessite et les responsabilités de la vie d’adulte exigent, nous en sommes là, à courir contre le temps pour trouver les minutes, voire même les secondes nécessaires pour être en mesure de tout faire. Parce qu’après avoir conquis le monde, le nôtre, nous devons régner, mais être roi et reine n’a rien de facile dans le royaume qu’est l’existence humaine. Jour après jour, nous exécutons chacune des tâches permettant la quiétude du palais que nous avons mis tant d’efforts à bâtir. Soir après soir, nous nous effondrons sur ce qui nous reste de trône avec le sentiment d’un devoir accompli, mais d’un devoir qui ne se termine jamais.

C’est comme cela que je te trouve quand j’ai réussi à calmer Troisième : assoupie sur le lit où tu t’affairais toi aussi à essayer de triompher de la journée en terminant une tâche insipide. Tu dors, visiblement exténuée, paisible. Aussi belle que lorsque tu as déclenché le début de notre monarchie qui s’est élargie au fil des naissances. À ce moment précis, c’est comme si le temps s’est arrêté, comme si nous venions de gagner notre course contre lui. Je prends ce moment pour venir te rejoindre et je pose ma main sur tes cheveux, un peu plus blancs que lorsque nous nous sommes rencontrés, signe que le temps n’est pas un adversaire facile à battre, qu’il ne s’arrête que très rarement. Je te regarde et j’ai envie de le prendre, le temps, pour te parler. Si tu étais éveillée, si tu pouvais m’entendre, je te parlerais.

Je te dirais que je suis conscient qu’il ne nous en reste probablement moins à vivre que ce que nous avons vécu, que la ligne d’arrivée se rapproche et que nous ne pouvons contrôler la vitesse à laquelle elle s’approche. Je te dirais que je la ressens, cette peur de manquer de temps pour se retrouver, que nous partions sans avoir pu redevenir nous. Je te dirais que ça me ronge de ne pouvoir savoir, de n’avoir aucune garantie du temps qu’il nous reste. Je te dirais que ça me hante d’avoir cette impression que je me réveillerai demain déjà à la fin de la route, sans avoir pu réaliser que nous en étions là. Je te dirais que ça me tue de penser que nous y sommes peut-être, que n’importe quel instant est peut-être le dernier que nous passerons ensemble.

Par contre, j’ajouterais que ce que nous avons vécu et ce que nous vivrons est le plus grand bonheur qu’il m’ait été donné de vivre. J’ajouterais que je sais que nous nous retrouverons parce que nous l’avons toujours fait, parce que mon cœur te cherche et sait te retrouver même dans la perte. J’ajouterais que peu importe le temps qu’il nous reste, je sais que nous allons l’utiliser au maximum pour continuer de sans cesse conquérir notre petit monde. J’ajouterais que si demain est la fin de la route, cette route qui se nomme la vie, alors j’en construirai une autre pour nous en t’attendant dans ce qui s’appelle la mort. J’ajouterais que le terme « dernier instant » ne s’applique pas à nous parce que nous sommes de ces amours qui le transgressent, le temps. J’ajouterais que je t’aime et que je t’aimerai, dans la vie, dans la mort et dans tout ce qu’il y aura après.

Malheureusement, je ne dirai et n’ajouterai rien. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que tu ne dors pas. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que Troisième n’a jamais vu le jour, comme Deuxième et Premier d’ailleurs. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que notre royaume n’a pas existé, lui non plus. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que nous ne traverserons pas la ligne d’arrivée ensemble. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que notre conquête du monde n’aura duré qu’un peu plus d’un an. Je ne dirai et n’ajouterai rien parce que notre histoire s’est arrêtée en 2018, bien avant les enfants, ceux que nous aurons séparément. En ce 24 octobre, je ne dirai et n’ajouterai rien, mais j’aurai une pensée pour toi, pour nous et ce monde que nous n’avons pas su conquérir.