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LE JOURNAL DE BORD D’ÉMERAUDE

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-Pourrais-tu me raconter ce qui s’est passé ce matin-là? Elle me l’avait demandé le plus naturellement du monde. Comme on demande l’heure, comme s’il était normal de s’ouvrir sur quelque chose d’aussi important à quelqu’un qu’on avait rencontré à peine dix minutes plus tôt.

Je me sens faible, je manque d’air. Je suis incapable de sortir quelque sons que ce soit. J’évalue rapidement si je fitte en dessous de la chaise. Négatif, va falloir que j’affronte. Je suis envahie d’images, de sensations. À ce moment précis, je réalise que je n’ai jamais dit ce qui s’est passé. Je n’ai jamais formulé les mots pour l’expliquer… je ne sais pas ce qui va sortir, et ça, maudit que ça me fait peur.

Je me sens ridicule. Pour une personne sûre d’elle habituellement, je trouve que j’hésite pas mal trop ces derniers jours. Voyons, je vais bien ! J’ai pas besoin d’aide! Je mène une vie normale, j’ai un métier, des amis, je suis fonctionnelle. Tous ceux qui me connaissent diront que je suis une personne vraiment heureuse. Je souris toujours, j’aide ceux qui m’entourent, je fais le bien autour de moi. Ce qui s’est passé cette fois-là n’était pas grand-chose comparé à ce qu’on entend aux nouvelles, à ce qu’on voit dans les films. Je ne me suis pas débattue, je n’ai pas crié, il ne m’a pas frappé. Et le viol qui s’est produit plus tard, je m’en rappelle à peine, comme si ça ne m’avait rien fait. Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi je suis ici. Je suis en train de déranger une professionnelle pour des vieilles histoires alors que d’autres en auraient vraiment besoin. Eux autres y’en ont des problèmes, sont pas juste mêlés.

C’est vrai, je me sens mêlée, perdue, je ne crois pas que cette histoire ait vraiment un lien avec ce que je vis en ce moment, mais en même temps, je doute de ça aussi. Comment on peut être à ce point sûre de tout pendant des années, et perdre l’équilibre en un rien de temps? Coudonc, ça va faire, je vais lui dire. Elle pourra me le dire si je suis juste folle, après je vais les prendre les médicaments si c’est ce que ça prend.

J‘ai réussi à trouver l’air et les mots. Entre deux images désagréables me ramenant à ce matin-là, j’ai lu le respect et la compassion dans ses yeux. En lui racontant l’histoire, mon histoire, je me suis entendu employer les mêmes expressions que j’utilisais à cette époque. Ce n’était pas l’adulte qui racontait, mais bien la jeune fille de 13 ans qui se sentait écoutée, comme ça aurait dû être le cas dès le début. Elle m’a laissé finir mon récit, demandant des précisions ici et là, mais toujours en respectant mon rythme. J’avais l’impression de raconter un bout de film que j’avais vu il y a longtemps tellement cette histoire ne semblait pas être la mienne.  

Elle m’a fait comprendre que je banalisais trop, parce qu’on m’avait fait comprendre que c’était banal. Mon entourage, par crainte de faire plus de mal que de bien, s’était dit que de ne pas en parler serait la meilleure solution. Mais moi, ce que j’avais compris à cette époque, c’était que j’étais trop sensible, que ce genre de chose arrivait parfois et que ça ne devait pas m’affecter à ce point. Non-seulement cette histoire a-t-elle un lien avec la façon dont je me sens en ce moment dans ma vie, mais elle l’a influencée au complet. C’est même précisément la raison pour laquelle je n’ai pas beaucoup de souvenir de mon viol ou de tous les événements qui s’en sont suivis; mon subconscient a anesthésié ma capacité à ressentir les émotions pour me protéger. Tout ce que je suis a été construit de manière à compenser pour cet épisode dans ma vie, pour les émotions que j’ai ressenties qui n’ont pas été validées. Je ne suis donc pas folle, ce lien que je ne ressens pas avec les gens autour de moi, c’est normal! Ben, normal… normal pour mon cas.

J’ai appris que c’est sain de s’ouvrir à une personne, même si on vient de la rencontrer, mais cette personne doit être qualifiée et prête à nous soutenir dans cette démarche. On a trop l’habitude de raconter notre vie aux chauffeurs de taxis où aux coiffeuses qui n’y peuvent rien pour nous. En parlant à la bonne personne j’ai découvert que j’ai beaucoup de travail à faire, mais surtout que je ne suis pas seule.

Je peux enfin dire en tout honnêteté : Ça va aller.