Lettre à mon agresseur

Le journal de bord d’Émeraude

Émeraude

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C’est drôle, jamais je n’aurais pensé prendre le temps de t’écrire un jour.

J’ai pendant longtemps ressenti une haine sans limite à ton égard. Combien de fois ai-je fait des cauchemars te mettant en scène? Combien de fois me suis-je imaginé te tuer, te faire souffrir? Combien de fois me suis-je réveillée en criant et en pleurant de rage après avoir revu la scène en boucle? Je ne saurais le dire, j’étais convaincue qu’il n’y aurait jamais de fin.

Lorsqu’enfin s’est apaisé cette haine pour faire place à la douleur, j’ai mis beaucoup d’efforts à l’ignorer, et j’ai échoué. Malheureusement, malgré les 12 années et quelques poussières qui se sont écoulées, je me rappelle encore avec autant de précision ce que tu m’as fait et comment je me suis sentie.

Est alors survenue la répugnance… chaque fois que l’homme que j’aime m’étreint, je ne peux que me souvenir du profond dégoût que j’ai éprouvé quand j’ai senti ton excitation dans le bas de mon dos. Chaque fois. Et il en vient à me répugner de plus en plus lui aussi. Comment veux-tu, comment peux-tu aimer quelqu’un qui te repousse autant? Comment dire à celui qu’on aime que son amour, son excitation nous repousse au plus haut point? On ne le dit pas. On endure. On s’en veut.

Je n’ai jamais osé en parler, je peux compter sur ma main le nombre de fois où j’ai à peine effleuré le sujet. Je me disais que j’en faisais tout un plat, qu’il n’était rien arrivé de grave si on compare aux autres et que j’étais fait plus forte que ça. Plus forte que toi. Je me suis répété que c’était ma faute de toute façon, que je n’aurais pas dû t’obéir lorsque tu m’as dit de m’asseoir dans le lit. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais écouté, et pourquoi je m’étais sentie autant paralysée lorsque tes mains perverses s’étaient approprié mon corps. Parce que tu étais un homme depuis plusieurs lunes déjà et moi une jeune fille d’à peine 13 ans? Parce que je n’étais pas chez moi? Parce que tu comptais tellement aux yeux de ma mère? Même si ça m’aura pris tout mon petit change pour me sortir de ton emprise, me lever et sortir de cette pièce-là, j’aurai au moins fait ça de bon…je n’ose même pas imaginer ce qui se serait passé s’il en avait été autrement.

C’est une partie de moi que j’ai laissé là, dans ce lit simple d’un appartement banal à Val-d’Or… mais aussi une partie de toi que j’ai emmenée malgré moi. Je te traine depuis plus de 12 ans. Plus d’une décennie à ne pas être capable de vivre mon intimité pleinement… mais ce n’est pas le pire, non.Le pire c’est que ma famille te faisait confiance. Mon frère t’aimait, il m’a accusé d’inventer des histoires pour attirer l’attention. Pauvre de lui, il ne pouvait pas savoir, nous étions jeunes, ça se passait juste dans les films ces affaires-là. Le pire c’est aussi que ma mère t’aimait. Elle m’a demandé à peine quelques jours plus tard si ça me dérangerait que vous reveniez ensemble, parce qu’évidemment, tu as eu le culot de la rappeler en grattant ta guitare. Mon cœur de jeune fille a compris qu’il en fallait aussi peu pour passer l’éponge sur ce que tu m’avais fait…ça ne devait donc pas être aussi important que je le croyais.

Cet épisode fera toute la différence dans ma vie. En effet, lorsque je me ferai violer à mon anniversaire l’année suivante, je saurai tout de suite en partant que je ne peux pas me confier aux personnes les plus importantes à mes yeux.

Je ne sais pas ce que tu deviens, si tu as des enfants qui courent partout, une femme qui t’aime, des amis qui croient en toi et une paix d’esprit immuable. Je sais toutefois une chose; si je t’écris aujourd’hui c’est pour tourner la page. Tu ne fais plus partie de ma vie, je te libère de cette emprise malsaine que tu as sur moi depuis toutes ces années. Après tout ce temps à feindre l’indifférence, j’emprunte enfin le chemin de la guérison.

Éviter, feindre, cacher, enterrer, renier, ça cause bien des dégâts, mais je suis prête à nettoyer. Ce chemin m’appartient et à l’entrée j’y dépose cette partie de toi qui a pris trop de place. Trop de place. Trop longtemps.