Jour 102 – Compton

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Ma répartie est ma carte de visite quand vient le temps de démontrer l’ampleur de ce que je représente. Les phrases sont mitraillées pour prouver d’où je viens, verve clairement adressée, le code postal en bavures reprochées à ce qui ose me commander. Alors est projeté ce qui a été demandé, colis rempli d’explosifs de ce que je dis, dans toute la toxicité de vouloir l’autre en lambeaux par mes mots. Elle est là, la violence de ma contrée, dans cette fierté d’avoir été éduqué, dans cette connaissance que je percute avec les points, que mes poings sont de ne jamais en mettre. Avec ma littérature qui saigne en porte-à-porte, je colporte la bonne nouvelle, inévitablement suivi de la mauvaise parce que les deux vont de pairs, mais que je suis le seul qui a le droit de parole, qui peut t’annoncer que la fin est proche. C’est une délivrance qui t’est empoisonnée alors mon bien et ton mal qui cognent le clou dans le cercueil de tes propos. Emprisonné dans mon emprise, en quarantaine, je te garde, malade, pour contaminer le reste de la ville du virus de ma prose et que soient imprimés mes maux sur toutes les lèvres, dans les journaux buccaux, je suis le centre de la conversation quand je n’ai pas la chance de pouvoir prendre toute la place, celle qui me revient, maire de savoir s’exprimer parce que tu n’as pas la seconde nécessaire pour me devancer, langue de bois qui s’écharde à essayer, qui s’acharne à s’arracher les méninges pour que la bouche arrive à suivre ce qui est déjà trop lent, dans des rues où le son de mes pas est le seul qui résonne quand je ne parle pas. Je te force de suivre mes traces et raide est la corde, vocale, sur laquelle tu funambules sans savoir comment articuler une réplique devant l’autre, oralité tissée trop serrée, tu ne sais plus quoi dire et tu tombes, rien ne peut te rattraper dans ta chute, tu t’étouffes dans ta langue qui fourche, pendaison assumée, le cou te casse de trop respirer. Dans la désarticulation de ton larynx se confirme mon règne, royal de te voir te défiler dans la plus gênante des diphtongues, habitué de parler à mots couverts, mais même mon dos a un visage, j’ai des oreilles tout autour de la terre, des yeux tout autour de la tête, donc je te vois et t’entends te gonfler d’un dialecte que toi seul déchiffre tellement il est faux, hiéroglyphes qui refusent de se laisser dessiner. Tes graffitis verbaux n’arrivent même pas à tâcher les immeubles sensibles dressés en moi, j’ai la glotte en remparts pour faire ricocher les flèches de ta haine sur ton château de cartes qui s’écroule, mais j’ai assez pitié de ta pauvre élocution pour te garder une consonne de paille sur une fondation de voyelles parce qu’il n’y a pas pire humiliation que d’avoir à écouter la voix qui nous nourrit. Ne me mords pas en haussant le ton parce que ma phonétique a ses limites et que mes hurlements te scieront le sang, te glaceront en deux parce que le français normatif n’existe pas quand j’ai le débit en décibels. Je mets l’accent tonique sur cette nécessité que tu fermes ta gueule de chez moi parce que tu es pour moi l’itinérant du dialogue, il n’y a rien d’écrit pour toi. D’ailleurs, sans que tu n’aies eu le temps de répliquer quoi que ce soit et pour prouver qu’ici, c’est moi le roi, le monologue s’arrête… là.