Jour 76 – Les moments synchronisés

365 jours de peine d'amour

La mémoire propulse souvent l’être humain hors de lui. Combinée à un élément sensoriel qui déclenche son mécanisme, elle l’envoie dans ses souvenirs, loin de la situation vécue par son enveloppe corporelle, parfois même à des milliers de kilomètres. La victime se retrouve alors scindée en deux, prisonnière mentale de l’envahisseur et présence physique dans ce qui l’entoure, valsant entre deux univers qui se côtoient de par l’apparition d’une variable commune qui les lie. Dans cette confusion se mélangent les lieux, les décors, les gens, parce que l’association est si distincte que le souvenir devient palpable, comme si l’on s’y retrouvait à nouveau. Ainsi, la distorsion créée amène un conflit du corps et de l’esprit sur ce qui est réel ou non. Cette volonté d’émulation de ce qui doit habituellement fonctionner ensemble est un carnage sur la raison, donc fausse les sentiments ressentis puisqu’ils deviennent une confusion des deux instants. C’est ce qui explique la nostalgie à son paroxysme, mais aussi que des émotions que l’on jugeait comme appartenant au passé puissent refaire surface, et ce, de façon aussi vives que lorsqu’elles ont émergé la première fois.

L’année 2019 n’est jeune que d’à peine 24 heures. Autour de moi s’agite ce que j’ai toujours connu, tant dans le vivant que dans le matériel. Les gens, les habituels, sont tout ce qu’ils ont toujours été et les pièces du décor, changeant partiellement avec les années, mais dont la base reste familière, forment ce que je nomme la maison. Au centre de ces réjouissances qui ne semblent pas vouloir se terminer, mais qui tirent à leur fin, je me trouve à participer allègrement aux conversations, frais des souffrances multiples que m’ont causés les derniers mois. Parce que même s’il reste une fine couche de poussière de ce que j’ai vécu avec elle, il n’y a pas de ciment plus puissant que le temps pour réparer les fondations de ce qui a passé tout près de s’écrouler. Dans la poursuite des festivités s’installe des chants que tous entonnent fièrement, dans une chorale des liens nous unissant, en symbiose de tout ce qui est partagé entre les gens présents. Les paroles et les mélodies se suivent, significatives par moments, insignifiantes par d’autres, mais il n’y a rien qui puisse atteindre la protection que d’être entouré procure. Rien outre la mémoire. Une chanson, bien naïve, n’évoquant rien qui pourrait se rapporter à la rupture amoureuse, retentit. Elle ne signifie rien, mais révèle tout.

Le mois d’août 2018 est sur le point de se terminer. Dans ce panorama qui m’est inconnu, dépaysé, je suis pourtant aux prises avec l’universalité : tous doivent se laver, peu importe l’endroit sur terre. En plein cœur de l’Europe de l’Est, à 7 heures de décalage horaire, la distance qui me sépare de mon pays d’origine se loge comme une peur dans mon ventre. À me retrouver seul dans cette pièce, dans cet endroit si riche historiquement pour elle, l’écart qui m’éloigne d’où je viens me heurte de plein fouet, mais est contré immédiatement par ces pensées réconfortantes qui me ramènent sporadiquement chez moi, dans ce que je connais, dont la venue n’a pas de fondement précis. De ces courtes images émane une chanson, de ma province, en ma langue, que je chante maintenant presque à tue-tête, les yeux fermés, le bruit de l’eau d’ailleurs enterrant ma voix d’ici.

En ouvrant les yeux, je chante encore, mais je suis chez moi : 4 mois ont passé et elle n’est plus là.