Jour 84 – Jack Of All Trades, Master Of None

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La peur de l’échec a toujours eu une influence prédominante sur mon comportement. Du plus loin que je me souvienne, elle est en étroite corrélation avec mes diverses prises de décision, mes choix se basant majoritairement sur la possibilité d’éviter d’y faire face puisque je n’ai jamais su comment la gérer. D’ailleurs, elle est intimement liée avec cette pression de performance que l’on retrouve dans toutes les sphères de la société et qui m’oppresse depuis si longtemps que je ne peux retrouver l’origine de son exacerbation en moi. Tout ce que j’en sais, c’est que sa présence, combinée avec le fait d’échouer, sont responsables de puissantes réactions que mon être n’arrive pas toujours à contrôler, comme une allergie qui se manifeste instantanément, mais qui se propage tout autour, infection grimpante qui contagie les pauvres qui assistent à la débandade de ma personne. Heureusement, l’introspection qui se fait avec les années m’a permis d’essayer de mieux accueillir les insuccès, sauf qu’il m’a nécessité une réflexion accrue pour accepter que ma vie puisse être un fiasco parce que longtemps, ces réactions hors norme que j’avais étaient directement en conflit avec ce qui était attendu de moi. En d’autres mots, mon anxiété sociale m’empêchait de bien réagir à l’interaction avec les autres. Plus j’échouais à adapter ma personnalité aux normes de bienséance convenues dans les lois non-écrites de la rencontre entre êtres humains, plus mon attitude extraterrestre marquait une différence claire entre ce que j’étais et ce que je devais être. Cette incapacité à entrer en communication avec mes semblables n’était pas seulement axée sur mon incompétence à donner ce qui était espéré de moi, mais aussi par mon inhabilité à recevoir ce qu’on m’envoyait. Du moins, c’est la seule explication que je puisse trouver pour résoudre l’énigme qu’a été cette résistance que j’ai fourni lors d’un événement, qui est l’exemple le plus probant de ma peur de ne pas être à la hauteur.

À la maternelle, étant déjà un garçon à qui l’on prêtait des comportements autistiques, j’ai eu l’occasion de vivre mon anniversaire à l’école puisque je suis un enfant de l’hiver. Dans la classe que j’ai fréquentée, la tradition était simple : un gâteau Vachon dans lequel on plantait une chandelle et tous se réunissaient pour chanter « Bonne fête » au fêté. Je n’y ai pas fait exception. Par contre, devant mes camarades et mon enseignante qui s’époumonaient à me faire sentir spécial, ma réaction a été d’aller me recroqueviller dans un coin de la pièce, en proie à une impressionnante crise de larmes. Encore aujourd’hui, le souvenir m’est très clair, l’image est nette : toute la classe qui s’approche en continuant la chanson, en se demandant ce qui se passe et moi qui leur hurle de me laisser tranquille. À l’époque, personne n’avait la réponse au pourquoi de ce refus de ma part à être célébré, mais à force d’y revenir pour la trouver, je pense avoir compris : j’ai eu peur d’échouer. J’ai eu peur de ne pas savoir prendre tout cet amour que l’on m’envoyait, de ne pas être en mesure de réagir convenablement parce que je n’ai jamais su comment. La seule avenue qui m’est apparue possible a été de craquer sous la pression.

La bonne nouvelle, c’est que je n’avais que 5 ans. L’autre bonne nouvelle, c’est que maintenant, à 28, j’ai de moins en moins peur d’échouer, parce que je l’ai vécu. Ces larmes étaient l’une de mes premières rencontres avec ce vicieux sentiment de ne pas être à la hauteur et comme l’échec n’est pas différent de tout ce qu’on rencontre souvent, on s’y habitue. On apprend à l’accueillir, à le transformer. Évidemment, je ne suis pas encore toujours à l’aise avec l’idée de ne pas réussir, mais juste dans le périple de l’apprivoiser, force est d’admettre qu’il y a une forme de réussite. Au moins, on peut dire que je réussis à bien échouer.

N’est-ce pas, 365 jours d’avoir échoué l’amour?