Jour 106 – Fennec

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard
Michaël Bédard

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L’amour heureux est un petit animal qui m’apparaît impossible à capturer. En voie d’extinction, il se protège, se cache, fragile, conscient de sa situation, préférant préserver sa condition que de se laisser apprivoiser. Mythique, il est remis en doute par les plus pessimistes et même s’il a été aperçu ici et là, certains n’y croient pas. Monogame par définition, il est l’histoire d’un seul partenaire, d’une unique aventure et c’est pourquoi il se fait de plus en plus rare, tapi, déjà entiché, qui ne ressent pas le besoin de sortir de sa tanière parce qu’il est bien, décidant de se nourrir la nuit et restant au lit le jour dans une routine atypique propre au bonheur. Aveugle à la naissance, en proie à toute la violence du monde qui le voit naître, il s’adapte, apprend, vieillit pour ensuite ne jamais mourir. Il affronte les prédateurs qui menacent sa conservation autant dans la force que dans la ruse, capable de distinguer la nécessité de prendre la fuite pour mieux se ressourcer. Quand il est blessé, il se soigne, se répare, à l’abri des vautours à la curiosité acérée parce qu’il use de sa compréhension et de son intelligence pour éviter de se mettre dans le pétrin, mettant la survie de son espèce en priorité continuelle dans sa prise de décision. Devant ceux qui le chassent, il s’amuse à les provoquer, mais ne se laisse pas approcher facilement; il faut une douceur aux bonnes intentions pour arriver à l’attraper. S’il se laisse prendre, s’il se rapproche sans grogner, ce n’est pas pour se faire mettre en cage, qu’il ne le supporte pas, s’épanouissant plutôt dans la liberté et la confiance. C’est dans son instinct sauvage qu’il se développe, amant du dehors et des grands espaces, il fait voyager quand on le pourchasse comme quand on l’a déjà abordé. En perpétuelle mouvance, il se déplace à sa vitesse, certains sont plus rapides que d’autres, il avance comme il recule, mais sans jamais cesser de bouger, l’immobilité étant pour lui un synonyme de mort et qu’il refuse d’avoir une fin, trop accroché à la simple loyauté d’exister. C’est pourquoi ceux qui le trouvent le gardent, non sans efforts, mais en le chérissant pour éviter de le voir se sauver puisqu’en prendre soin lui permet de se sentir bien, de prendre de l’expansion en toute sécurité, cajolé dans ce qu’il a lui-même créé. Rare, il est évidemment désiré de tous, mais il sait reconnaître les vétérinaires des braconniers. Une fois installé, il illumine le nid, présence importante dans le foyer de ceux qui l’ont accueilli et il est suffisant pour vivre la vie, l’amour zoothérapie.

Depuis que je le cherche, j’ai cru l’avoir aperçu quelques fois, l’avoir même flatté du bout des doigts, mais il a déguerpi chaque fois et j’ai compris que les hyènes se déguisent elles aussi. Donc, je me contente de l’attendre, serein de l’avoir côtoyé sous la forme parentale, confiant qu’il viendra gratter à ma porte quand il sera prêt parce que je sais que même les animaux se laissent désirer en secret. Et que même l’amour le plus sauvage est domestique : c’est dans le confort d’être dépendant de ceux qui l’adoptent qu’il se sent le plus vivant.