Jour 138 – La pertinence contradictoire

365 jours de peine d'amour

L’écriture a toujours pris une place importante dans ma vie. À différents degrés, elle est venue, est repartie, est réapparue pour maintenant ne plus jamais me quitter. La différence, c’est qu’avant le projet d’écrire un texte par jour pendant une année, elle m’effrayait par toute sa complexité et l’ampleur qu’elle prenait à mes yeux. Avec 365 jours de peine d’amour, j’ai la chance de l’apprivoiser sans en avoir le choix. Il reste qu’avant, tout les moyens étaient bons pour déjouer la peur de la pratiquer et l’un d’entre eux était de « jouer à écrire ». Les règles sont simples : deux personnes, chacun donne un thème à l’autre sur lequel il a 10 minutes pour composer. Ensuite, on procède à la lecture des textes et on recommence. Nous avons joué, elle et moi, en début de relation, quelque part à la fin de l’année 2017.

Aujourd’hui, c’est la journée internationale de la femme. Une journée qui ne devrait pas exister, mais qui est nécessaire. Les progrès dans l’égalité homme-femme sont notables. Ils restent trop minimes. Il est possible d’avancer plus vite. Aujourd’hui, c’est la journée internationale de la femme, la journée internationale de ce que nous avons à faire et ce que nous ne faisons pas. Aujourd’hui, je me suis souvenu d’avoir joué avec elle. Aujourd’hui, je me suis souvenu de l’histoire qui était sortie de mes doigts en 10 petites minutes et qui résume ce qui existe encore aujourd’hui. Rien n’a changé. Les progrès sont trop minimes pour être notés. Il y a encore trop de « Mario ». Ils portent plusieurs noms, sont de tout les âges et se trouvent un peu partout. Ils ne devraient pas exister. Me voilà à utiliser le « ils » dans un texte sur la journée internationale de la femme. C’est approprié. Pour régler une situation, il faut s’attaquer au problème, pas à la solution. Et il ne faut pas se méprendre, « ils » peut devenir « elles ». Je sais, je l’ai déjà vécu. L’homme est bon comme il est mauvais. La femme aussi. Les personnages de l’histoire ne portent pas de sexe. Ils portent les stigmates de plusieurs générations, les stéréotypes culturels d’une société qui se doit d’avancer plus vite. Lorsque j’ai lu ce texte à un collègue, il m’a reproché que la fin était clichée. Il s’est repris en statuant que l’histoire aussi. De quoi m’arracher le cœur parce que ce qui est cliché, c’est ce qui est vu trop souvent. Ce texte, celui qui suit, est vécu trop souvent et il est là, le problème. Un cliché est aussi ce qui est dit trop souvent. Ce texte, celui qui suit, doit être dit trop souvent pour qu’il cesse d’être vécu. Aujourd’hui, c’est la journée internationale de la femme. Une journée qui ne devrait pas exister, mais qui est nécessaire. Parce que s’il faut une journée pour avoir la chance de publier les clichés qui doivent cesser de se produire, alors que chaque jour de l’année soit consacré à éviter que les hommes comme les femmes deviennent les personnages des histoires trop souvent répétées.

« MA PREMIÈRE TRAGÉDIE.

Grand bar miteux, petites heures de la nuit, Sherbrooke/de Rouen, en plein cœur du mouvement metoo. Son haleine de fond de bouteille, mais mon envie de plus que ma vie. Comme si de sortir de la routine était plus important que de respecter ce que je suis. Je pense donc je suis se transforme en je bois donc je suce pour probablement se finir en je vomis et je sue. Aucune résistance à des avances plus ou moins insistantes, presque inoffensives : c’est comme si j’avais voulu me faire violer. C’est comme si je donnais tout les arguments possibles au patriarcat pour confirmer que « j’avais couru après. » Après tout, j’avais bel et bien profité de la canicule de juillet pour revêtir ma jupe la plus courte. Certains auraient dit que c’était celle que j’affectionnais le plus, celle qui m’allait le mieux, mais c’était aussi celle qui rapprochait mon vagin des doigts graisseux de quiconque voulait s’y insérer, dans ce cas-ci, de Mario, 43 ans, divorcé, dont la fille aurait pu être ma petite sœur. Par contre, quand les yeux de Mario se posait sur la fin de ma jupe, on comprenait bien que Mario était loin d’être mon père. Un père aurait déconseillé à sa fille de sortir avec une telle pièce de vêtement, mais Mario, lui, me déconseillait de prendre le prochain bus en m’assurant que le futon de son penthouse allait pouvoir m’accueillir et qu’on ne pouvait pas manquer le prochain 3 pour 2 sur les Stinger. Évidemment, jamais le futon de son penthouse n’allait m’accueillir pour y dormir. Il allait plutôt recevoir ma jupe, déchirée, arrachée dans toute la violence d’un Mario qui se fait dire « non », son futon étant plutôt l’excuse pour toute l’ampleur de ce que je m’apprêtais à vivre, de toute la terreur dont mon corps était habité, de toute la désillusion dont mon âme était noyée, de toute la noirceur dont mon cœur était submergé, de toute la tragédie dont j’étais la victime, victime d’être une femme dont la vie était à la dérive, une femme qui cherchait un sens à son existence, une femme qui avait besoin de se sentir aimée, valorisée, une femme qui avait besoin d’attention, une femme qui, encore une fois, était la victime d’être une femme. »