Jour 140 – Compte à rebours

365

Il y avait déjà plus de vingt-quatre heures qu’il n’était plus lui-même. Il était confus. C’est l’un des signes avant-coureurs que c’est bientôt la fin, paraît-il. En fait, personne ne pouvait le savoir à ce moment, mais c’était ce jour-là, la fin. Certains le sentaient peut-être, reste qu’il était impossible de le savoir avec certitude, surtout que l’on parlait de semaines et non de jours pas plus tard que la veille. Étonnamment, plusieurs s’étaient réunis ce matin-là. Autour du lit, un peu de famille, des amis proches, d’autres éloignés. Quelques absents de taille, aussi. Devant eux, il n’était plus l’ombre de ce qu’il avait déjà été. La détérioration de son état, fulgurante, s’était attaquée à tout le bon en lui. Sans être méconnaissable, c’est son agressivité qui ressortait du lot alors que la confusion l’amenait dans une autre réalité. Dans ce monde qui était maintenant devenu le sien, c’était l’animal en lui qui dominait sur l’humain qu’il n’était plus. Grognements, mouvements brusques, force non-contrôlée, tout était là pour que l’inévitable châtiment lui soit octroyé. C’est ainsi que la déchirante décision de l’attacher a été prise. Maintenant, il fallait attendre que le reste fasse son œuvre. Sans le savoir, tous étaient présents pour attendre la mort. La sienne. Le silence qui régnait dans la pièce était lourd de sens. Au moins, dans tout le branle-bas de combat qu’avait été la maîtrise de son animalité, il en était venu qu’à être possible d’oublier l’épée de Damoclès qui lui pendait au-dessus de la tête depuis moins d’une semaine. Il est plus facile de ne pas penser au pire quand il faut agir. Alors que tout était maintenant réglé, qu’il n’y avait plus rien à faire, et ce, dans tout les sens du terme, l’attente était étrange. De regarder ce qui avait autrefois tant de vie dépérir était purement surréel. La probation n’a pas été très longue. Devant une baisse des signes vitaux, le choix de le détacher a été pris. « Pour ne pas qu’il meure comme un animal », justement. Les respirations étant de plus en courtes, de plus en plus faibles, c’était devenu dorénavant connu de tous qu’allait survenir la mort. Tout ce qu’il restait à faire était de s’assurer que le trépas soit le plus paisible possible. Dans le but d’améliorer son confort, elle s’est avancée vers lui pour ajuster un oreiller récalcitrant qui nuisait à la position adoptée dans ce tombeau aseptisé par celui qui allait bientôt mourir. Jusque-là confus, animal et faible, la seule proximité de sa bienveillante l’a fait passé de la mort imminente à la vie une dernière fois. De retour à lui, à ce qu’il a toujours été, il est revenu parce qu’il la sentait tout près. Elle, une fois la tâche accomplie, s’est reculée pour retourner à sa place, mais devant ses yeux, il était là, les bras ouverts, avec une jeunesse digne des premiers rendez-vous. Devant cette invitation à l’étreinte, sans se poser de question, elle s’est lancée dans l’accolade avec la juvénilité qui les avait réunis près de trente ans auparavant. Et une fois dans les bras l’un de l’autre, à peine audible, comme pour prouver que c’était bien lui qui était de retour pour une ultime fois, il lui a murmuré : « Je vais t’aimer toute ma vie. » Vingt-cinq minutes plus tard, il laissait la mort le prendre.

Lui, c’est mon père. Elle, c’est ma mère. Et moi, j’ai longtemps eu peur de la mort. C’est encore le cas, mais pour différentes raisons. Ce n’est plus parce qu’il s’agit d’une finalité. Au contraire, je suis de ceux qui pensent que ce n’est pas la fin. Sans avoir de théories sur ce qu’il y a après, il existe un naturel inné en moi qui me laisse croire que ce n’est pas la fin. Maintenant, j’ai peur de la mort parce que je n’ai pas rencontré ma mère. Parce que je n’ai pas été visité par la passion que mes parents ont connu. Souvent, lorsque je suis dans une relation amoureuse, j’imagine le scénario où je tombe malade. Où il ne m’en reste plus beaucoup à vivre. Le vulgaire pastiche de mon père. Chaque fois, la question me vient : « Est-ce que je me marierais avant de mourir? » Chaque fois, la réponse est oui. Parce que chaque fois que j’aime, j’aime assez pour accepter que ce soit le dernier amour. Le vrai. Parce que ça se décide. L’amour est un choix. Depuis la mort de mon père, ma mère me répète qu’une vie à deux se travaille, qu’elle a choisi mon père. Elle me répète sans cesse que l’amour n’est pas facile, qu’il faut faire les efforts et les compromis nécessaires pour qu’il perdure dans le temps. Autour de moi, j’ai aussi certains exemples qui prouvent ce qu’elle avance. Ce qu’elle dit me fait comprendre que ce n’est pas que je n’ai pas vécu le grand amour. Au contraire, je l’ai côtoyé à de multiples reprises, laissé entrer chez moi, il m’a habité pour mieux repartir. C’est plutôt parce que je n’ai pas rencontré la personne qui a décidé qu’il passait par moi et avec moi. Chaque fois, j’ai été épris de celles qui n’étaient pas prêtes ou pas assez amoureuses pour qu’il n’y ait pas d’autres options que nous. C’est maintenant ce qui me fait peur de la mort, de ne pas avoir le temps de trouver quelqu’un qui veut s’arrêter à l’amour en ma compagnie. Parce que c’est ce que je veux. C’est ce que je souhaite. Trouver quelqu’un qui adopte l’amour comme je le choisis toujours quand je tombe amoureux. En attendant, j’essaie ici et là, dans l’espoir qu’un jour, je trouve la personne qui va faire le choix avec moi de « s’aimer toute la vie ».