Jour 143 – Panne sèche

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Le jour change, mais les paysages restent les mêmes. La montagne est haute, la mer est large et je suis seul à gravir le courant, à nager jusqu’au sommet. La différence est que les mots aussi me quittent. Je ne les trouve plus, ils ont rejoint le port ou sont redescendus, peu importe où ils se campent, le résultat reste qu’ils ont disparu. Je les appelle, les convoque et je n’ai comme réponse qu’un silence bon marché. À leur recherche, je m’assure de ne pas changer d’endroit, de croupir à la même place qu’hier, dans le secteur du champ lexical qu’ils ont fréquenté plus d’une fois. L’attente est longue, pénible. Ils ne reviennent pas. Me voilà inquiet : et s’ils ne revenaient jamais? L’idée de rebrousser chemin m’effleure l’esprit parce qu’il est impossible que je puisse continuer sans eux. Sans toi non plus. J’essaie de suivre ma route, mais j’ai perdu ma voix. Je n’ai plus rien à dire et on ne m’écoute pas. C’est le manque de communication qui engouffre le vecteur de ma parole, en plein cœur des bois où la fin se résume à en sortir ou à y périr dans l’abandon, au centre d’un océan où la noyade est de plus en plus une option. Les écorces n’ont pas d’explications, je suis forcé de réfléchir à des bouées internes. J’ai toujours cru qu’elle se présentait, mais force est d’admettre que l’inspiration se mérite. Il n’y a plus rien d’assez alléchant dans la montée pour que nous soyons dignes d’elle. Je t’inclus encore sans savoir pourquoi parce que je marche dans tes pas, suit tes remous dans l’idée que je te retrouverai un jour, submergé d’une fatigue qui se veut pesante. Je m’écroule ou coule souvent, revient à la surface pour me remettre debout et ensuite mieux retomber : c’est la parade du haut en bas. L’inverse est moins concluant, plus laborieux. Lors de ton départ, je pouvais me relever en me convainquant que je continuais pour moi, mais maintenant que je n’ai plus aucune locution, il est démoralisant de poursuivre une quête qui perd tout son sens. Les mots qui remplacent ici ne font pas l’affaire. Tu le constates toi-même en ce moment. Sans rien enlever à leur portée, ils rendent le prochain pas plus difficile que le précédent, chaque gorgée d’eau plus souffrante que si les vrais avaient été là. Dans l’impossibilité de les rejoindre, après avoir tout tenté, je n’ai que l’impuissance de les supplier par l’invocation de leur existence, souhaiter que par la magie de la littérature, ils réapparaissent, quelque soit la métaphore où j’aurai monté le prochain campement, où j’aurai largué les amarres. D’ici là, je continue de les attendre avec émotion. Parce que tu vois présentement comme les mots me manquent.