Jour 144 – Vomir

365 jours de peine d'amour

À force de manger l’amour, on se retrouve le ventre plein. Bien en chair, on se déguste jusqu’au fond de la moelle, foies gras de s’aimer trop fort, buffet de deux êtres chers qui ont faim de l’autre. Déjeuners au lit, dîners sous la douche et soupers en public, tous les endroits deviennent un prétexte pour prendre une bouchée. On se prépare en suivant la recette et on se dévore ensuite sans ustensiles, enduits de la sueur du dur labeur, dégoulinant d’une passion sucrée avec une pincée de langues qui s’entremêlent et une larme de savoir que chaque repas a une fin. Après, la digestion de s’être consommés s’en suit, mais chaque pensée est orientée vers la prochaine fois, sur le mets principal qui attend la prochaine tablée. Quand le moment vient, on choisit d’engloutir ou de mastiquer lentement, c’est à deux que se prend la décision : on se baise fast-food ou on fait l’amour cinq services? Peu importe le prix, ce qui sert de nappe se retrouve chiffonnée, la table est déplacée, ça brasse quand vient le temps de bouffer. L’ordre des plats diffère, il arrive parfois que l’on prenne seulement le dessert, mais même les dents les plus sucrés ont besoin de préliminaires. On se hume, se macère, se mijote, toutes les méthodes sont bonnes pour se cuisiner à deux. Chacun leur tour, les chefs prennent contrôle du menu, épicent le partenaire de surprises culinaires et même s’il n’y a qu’un seul restaurant à visiter, la nourriture d’un seul corps est assez variée pour avoir envie d’y rester. Salés, on s’ingurgite dans toute la violence de vouloir se remplir la panse, sauf qu’après s’être trop mangés, il vient le moment où l’on reçoit la facture et où l’on regrette, coupables de vouloir une autre gastronomie. Pour l’un, la possibilité d’avaler d’autres cultures peut être attrayantes alors que d’autres ont besoin de leur aliment-réconfort. Donc, pendant que le premier joue au fin palais ailleurs, le deuxième se morfond de ne plus trouver sa marque préférée au dépanneur. Il s’en suit souvent une fermeture de cette restauration amoureuse, faillite de l’entreprise de boustifailler ensemble où l’on ne se sent plus dans son assiette, où tout ce qu’il reste à faire est de retrouver le goût à quelqu’un d’autre, de remettre les pieds à l’épicerie pour se dénicher une nouvelle saveur à apprêter.

Avant d’en arriver là, il faut se faire un lavage d’estomac pour effacer toutes traces du gavage précédent. Si l’appétit du plat interdit se poursuit, il faut se brocher l’accès à lui pour éviter d’être en boulimie de sa personne, allée-retour entre son garde-manger et le sevrage de ne plus vouloir l’absorber. Tranquillement, on se retrouve en malnutrition de l’être-aimé et les signaux de satiété reviennent, signe que nous sommes prêts à nous nourrir à nouveau. D’ailleurs, j’estime qu’après avoir régurgité autant d’elle dans les derniers mois, j’ai le ventre qui crie que je peux recommencer à m’alimenter. Avec toute la place qu’il y a l’intérieur de moi à force de l’aimer de moins en moins, je suis affamé de me régaler de la prochaine qui voudra bien que je lui fasse à manger.