Jour 156 – Les univers parallèles

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

Les derniers articles par Michaël Bédard (tout voir)

26 mars 2019. Tu reviens à la maison. Le souper est prêt. Comme j’ai terminé plus tôt, j’ai eu envie de te faire une surprise. Ton sourire est faux. Presque forcé. Dans tes yeux, il y a l’incompréhension. Avec une panique. Je crains le pire. Il a plusieurs visages. Il y aura aveu. Je le sens. Instinctivement, je m’assois. Tu prends place face à moi. Le repas refroidit. Ta main sur mon bras. Un peu de chaleur. J’ai peur, mais le contact me rassure. Tu ne parles toujours pas. Tu cherches les mots. Nos yeux communiquent, mais ne disent pas. C’est la parole qui tranchera. Le temps est long. Le silence l’allonge. Les mots sortent enfin. Simples. Courts. Expéditifs. Les bons. « Je suis enceinte. » Trois seulement. Tu anticipes ma réaction. Elle est instantanée. Les larmes. La joie. Je ne me préoccupe pas du reste. C’est comme si la décision s’est prise immédiatement. Nous le garderons. Sans trop savoir comment, nous aurons cet enfant. Ensemble.

26 mars 2019. Tu reviens à la maison. Le souper est prêt. L’atmosphère est différente dans l’appartement. Il y a une électricité dans l’air. La table est mise. Ma tenue est propre. Trop propre pour un mardi soir. Tu remarques à peine les décorations sobres installées pour l’occasion. Instinctivement, tu t’assois. Je prends place face à toi. Le repas n’est pas encore servi. Il restera dans le réchaud un moment. Ma main sur ton bras. Je ne parle toujours pas. Pourtant, les mots sont aussi prêts que la nourriture. Nos yeux communiquent. Un genou par terre, je prends ta main. Tu comprends. J’ai quand même à parler. Le temps s’arrête. Le silence se brise. Les morts sortent. Les larmes te viennent aux yeux. Tu entends tout, mais ne comprends que la fin. Trop sous le choc. « Veux-tu m’épouser? » Quatre mots. J’attends ta réaction dans l’infime peur que tu refuses. Elle est immédiate. Les larmes coulent. « Oui. » Le souper restera au four. Pour l’instant, c’est l’amour. Nous nous marierons. Ensemble.

26 mars 2019. Tu reviens à la maison. Le souper est prêt. Comme j’ai terminé plus tôt, il est entendu que c’est à moi de cuisiner. L’atmosphère est la même qu’à l’habitude, tendue. Je mange déjà. Ton assiette est dans le four. Tu ne manges pas. Tu t’assois. Je reste sur le divan. Le pire est à venir. Je ne te regarde pas. Toi non plus. Il est hors de question de se toucher. La distance qui nous sépare est parfaite. Physique comme mentale. Le temps n’a plus d’importance. Il reste à savoir qui brisera le silence en premier. Les mots sont les mêmes. Pour toi comme pour moi. « C’est fini. » D’un commun accord, la délivrance est mutuelle. Il y a longtemps que nous n’avions pas été sur la même longueur d’onde. Il n’y a qu’une seule réaction. Un soupir de soulagement de chaque côté. Tu pars à la cuisine. Tu reviens avec ton assiette. Tu décides de manger froid. Notre relation est terminée. Nous ne sommes plus. Ensemble.

26 mars 2019. Tu n’es pas encore revenue à la maison. Le souper est prêt. Comme j’ai terminé plus tôt, j’ai eu envie de te faire une surprise. Ton plat préféré. Toutes les relations connaissent des périodes creuses. Ça va déjà mieux. J’ai beaucoup pensé à nous aujourd’hui. Je sais pourquoi nous sommes ensemble. J’ai hâte de te voir. De te prendre dans mes bras. De sentir tes lèvres se poser sur les miennes. Je suis amoureux de toi. La table est mise. J’ai décidé que l’on allait manger face à face. Instinctivement, je t’attends assis à ma place. Il ne manque que toi face à moi. Le repas n’est pas encore servi. Comme moi, il t’attend. Bientôt, nos yeux communiquerons sans avoir besoin de parler. Et quand viendra le temps de le faire, je saurai quoi te dire. Parce qu’il est facile de s’exprimer sous l’égide de l’amour. Les mots sont prêts. Comme le repas et moi. Il ne te suffit que de rentrer à la maison. Le temps est long. Le silence de l’appartement est lourd. Je t’attends. Tu n’arrives toujours pas. Le temps est une éternité. À l’heure qu’il est, il est clair que tu devrais déjà être à la maison. Je reste assis. J’attends encore. Le silence est brisé par la sonnerie de mon téléphone. Ta mère sur l’afficheur. Étrange. Elle ne m’appelle jamais. Je réponds. Les mots lui viennent difficilement. Ils sortent les uns après les autres, arrachés. « Elle est morte. » Elle attend ma réaction. Rien. Le souper ne sera jamais mangé. Il n’y a plus rien. Je ne suis plus rien. Tu n’es plus rien. Je ne suis plus rien parce que tu n’es plus rien. Nous ne sommes plus rien. Ensemble.

26 mars 2019. Tu reviens à la maison. Le souper est prêt. Comme j’ai passé la journée à écrire, j’ai eu envie de lui faire une surprise. J’imagine que tu dois te faire à manger. Peut-être qu’il a cuisiné pour toi. Je ne peux savoir. Je nous sers chacun une portion. Elle part manger dans le salon. Je reste dans la cuisine. Le bail s’est terminé à la fin février. Peut-être même que tu n’habites plus dans notre appartement. Tu as sûrement emménagé chez lui. Plus logique. Je m’assois. Devant, il n’y a personne. J’ouvre l’ordinateur. Netflix. Les écouteurs. J’écoute. Plutôt que de parler, j’écoute en mangeant. Il n’y a plus de mots. Il n’y a plus aucune communication depuis novembre. En fait, il n’y a que ces mots là. Un cri résonne de l’autre pièce. Mon émission est interrompue. Ma bouchée aussi. J’enlève mes écouteurs. Je demande que l’on répète. « C’est vraiment bon, merci. » Je dis que ça fait plaisir. Les écouteurs sont de retour. L’émission aussi. Une autre bouchée. Il n’y a plus rien. Il n’y a plus de réaction. Il n’y a plus de larmes. Il n’y a qu’un autre texte qui s’ajoute. Il y a longtemps. Il y a cinq mois déjà. Il y a cinq mois déjà que nous ne sommes plus. Ensemble.