Jour 169 – Courtepointe

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

Les derniers articles par Michaël Bédard (tout voir)

Je suis tissé serré. D’une maille à l’autre, mon histoire se tricote au fur et à mesure que les jours me cousent. Elle se compose de tissus multiples, dans un agencement des événements qui s’impriment sur la couette de mon être comme des tatouages pêle-mêle. Ils me bordent l’existence souvent trop froide pour éviter que je m’endorme couvert par la nuit qui me guette constamment. Depuis longtemps hors du berceau, je reste le relief sensible, épiderme de velours qui est douce en surface et rugueuse en profondeur. La simple ficelle que j’étais s’est brodée en une laine d’acier d’où perle l’eau, mais où s’infiltre les aiguilles trop pointues des autres. Les crochets me rafistolent ensuite de gauche à droite pour que je ne perde pas pas de mon étoffe. Ce que personne ne voit, c’est ma reliure effritée par les nombreux lavages qui se veut l’obstacle suprême au partage d’un lit. Superposé, j’accepte mal mon manque de style, condamné à n’être que le bas de gamme des petites boutiques. Inutile de couvrir que la haute couture m’attire par son contraste avec mes boutons en constante menace de s’arracher au contact des mains humaines. Indigne, je me contente de mes semblables que je love dans un frottement statique pour mieux les accompagner dans la déconnexion. Il est là, mon rôle, soit celui de m’incliner sur le plus puissant que moi pour le protéger, question de le laisser faire de moi l’objet à son service. De corps en corps, je perds de ma valeur pour n’être finalement celui que l’on sort lorsque qu’arrive l’hiver, couverture chaude et lourde qu’on ne regarde pas parce qu’elle est trop laide, mais qui fait le bonheur de par sa capacité à être si utile et efficace. Ensuite, quand vient la lumière du jour ou celle de l’été, on la range tout au fond du garde-robe, dans les boules à mites de l’abandon. L’attente est longue et la poussière du rejet se veut épaisse. Pourtant, elle s’envole dans les rêves d’être en vogue lorsque le designer daigne me mettre une autre fois. De retour dans les grandes maisons, je me donne des allures d’une mercerie de luxe, mannequin prêt à tout pour défiler. Une fois de plus, on me brise le feutre et je suis confiné à me tailler une place dans les retailles refusées.

Mon problème, c’est cette acceptation de constamment être jeté. Être cette vieille confection que l’on ne garde jamais à l’atelier, mais qui reste, dans la volonté d’être aimé, encore prêt-à-porter. Plutôt que d’être une création que l’on enfile qu’une seule fois, je m’accroche dans les friperies où même les cintres s’échangent ma présence. Un jour, j’aurai été tellement troué par des jambes et des bras différents que la seule solution sera de me découper pour faire de ce qu’il reste de moi des guenilles dont la fonction est d’essuyer les dégâts des autres. D’ici là, comme tout le monde, j’essaie de bien paraître pour être remarqué parce que tout ce que je veux, c’est d’être ton coton ouaté préféré.