Jour 170 – pH

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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La beauté ne s’explique pas. Mieux encore, il est impossible de la voir. Dans toute la supercherie de leur utilité première, les yeux croient fermement qu’ils sont les juges de ce qui beau ou ne l’est pas alors qu’ils incarnent plutôt le placebo de l’attirance. Le charme ne relève pas de l’apparence. Le charisme non plus. Pourtant, ils dictent impérativement si la complicité est physique ou amicale. À juste titre, de multiples exemples où les photos ne plaisent pas, mais où la rencontre est déterminante, existent pour prouver qu’il n’y a rien de plus sexy qu’une conversation. Malheureusement, c’est seulement vrai dans une certaine mesure. La société évolue vers le précipice dangereux de la virtualité. Les gens ne se rencontrent plus. Ils échangent derrière des claviers, certains d’être protégés alors que se construit autour d’eux le mur de l’individualité. L’écran devient le filtre qui remplace la première rencontre. Il faut s’assurer tout d’abord que le produit vaut la peine. Il est devenu toxique de prendre la chance du face à face. L’autre est un poison et l’antidote est rare. Le but est maintenant de trouver l’exception qui confirme la règle. Celle qui stipule que l’être humain est foncièrement méchant, que la sécurité prime sur le risque d’être agréablement surpris. Il est pratique courante, voire même recommandée, de ne donner rendez-vous physique qu’à ce que l’on connaît. Maintenant, apprendre à connaître quelqu’un passe inévitablement par le pare-feu de la correspondance fictive. Le vrai est à portée de peau. Le faux, ce sont les descriptions des profils sur les applications de la rencontre et les mots qui s’en suivent. Le regard est une image qui vaut bien plus que 1000 mots, mais on préfère se courtiser en moins de 140 caractères.

Maîtriser l’épistolaire de la discussion en surface est devenu un art primé pour se mériter le blanc des yeux où le contenant continue de se remplir de tout sauf de contenu. La recherche de l’âme sœur est ardue quand la connexion doit être USB avant de pouvoir être complicité. Ceux qui sont nés dans les balbutiements de la technologie sont contraints d’évoluer avec l’actualité pour s’assurer d’avoir accès au WI-FI relationnel, mais l’envie de débrancher le modem est plus que tentante quand l’on se rend compte que la quantité de GIG remplace la sincérité d’un sourire. Ensuite vient la réalisation qu’il est impossible de le faire parce que tout le monde est « là-dessus », esclaves de l’amour numérique qui se sert de la peur d’être seul pour nous forcer à rester abonnés aux réseaux qui sont davantage sociopathes que sociaux.

Il est maintenant trop loin le temps où l’aperçu n’était pas le résultat des caméras œil magique qui relient deux visages, que l’interpellation se faisait de vive-voix, dans un cri et non par le son d’un cellulaire laissé ouvert dans la nuit et que la sexualité était la somme de deux corps en fusion plutôt que d’une demande acceptée d’avoir la nudité de l’autre encapsulée dans une photo prise en capture d’écran. Au centre de l’empoisonnement pixelisé de nos aptitudes sociales amoindries, je suis en chute libre. Pour atterrir sur mes deux pieds plutôt que tête première, la seule solution est de quitter la jungle pour la nature. Me voilà hors-ligne.

Si tu veux de mon amour, tu n’as qu’à venir cogner à ma porte.