Jour 171 – Les précipitations

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Dès la naissance, je me sais déjà mort. Une fois les premières larmes tombées, j’essaie de m’exprimer plus fort. À quelques mois, je tombe de trop vouloir être debout. À près d’un an, je ne me contente pas de m’élever, je souhaite avancer. Après mes premiers pas, je cherche la manière d’aller plus vite. Las de crier, j’apprends à articuler ma douleur. Plusieurs mots plus tard, je veux les mettre sur papier. Les premières lettres à peine écrites, je lis ceux des autres. Quand j’ai saisi le mécanisme de la course, c’est la bicyclette qui m’intéresse. Les livres apprivoisés, à moi d’écrire mes propres histoires. Maintenant que je sais maintenir les deux roues en ligne droite sur une longue distance, je dévale les pentes en quête de vitesse. Comme je sais lire, écrire et parler, la conquête de la scène pour y jouer m’attire. Ma soif de rapidité assouvie, j’enfile les patins. À la moitié du primaire, je rêve au secondaire. La pièce de théâtre n’est pas encore finie que je pense à l’instrument qui est fait pour ma musique. Au diable la chaise sur la glace, j’ai besoin d’un bâton. Le couple est à peine formé que je cherche comment prendre ta main. Je tiens l’instrument depuis si peu que j’essaie de déchiffrer les plus complexes partitions. En plein milieu des devoirs, je décide ce que je veux faire de ma vie. Les règles ne sont pas totalement claires, mais j’ai le désir de compter des buts. Plutôt que de m’attarder aux sentiments que le contact de nos mains me procure, j’attends avec impatience le bon moment pour t’embrasser. Les devoirs sont terminés, j’ai changé de métier d’avenir. Un but n’est pas assez, j’ai besoin d’en marquer plus. Nos lèvres se touchent à peine que je songe à comment te dire « Je t’aime ». Le primaire est terminé, mais je ne profite pas de l’été. J’enfourche mon vélo au même instant où j’économise pour un scooter. Je quitte des amis précieux avec le fantasme d’en avoir de meilleurs. Dès la première journée du secondaire, j’imagine la dernière. À peine adolescent, j’ai hâte d’être un adulte. Lors de l’achat de mon scooter, je ne vis que pour le moment où je pourrai conduire une voiture. « Je t’aime », mais j’ai envie de ta main dans mon pantalon. Je n’ai plus à me forcer pour les mathématiques, je sais déjà que je n’en aurai pas besoin au CÉGEP. Je découvre mon corps déjà dans l’idée de ceux des autres. Je passe mon premier examen avec l’envie de trouver un travail pour enfin quitter les bancs d’école. Je touche quelqu’un en pensant à quelqu’un d’autre. Je garde des enfants dans la fantaisie d’imaginer les miens. Je décroche mon premier travail dans l’anticipation de ma première paye. J’obtiens mon permis de conduire et les renseignements demandés pour me procurer celui de moto. Je fais ma demande dans un programme collégial après avoir consulté les sites web des universités. Au bal des finissants, j’ai hâte à l’après-bal tandis qu’à l’après-bal, je redoute le lendemain. Je bois ma première bière avec dans la tête mon premier joint. À la prise de ce dernier m’obsède ma première ligne. Je perds ma virginité en me demandant combien de partenaires différents j’aurai. Je pars pour étudier à l’extérieur en comptant les jours d’ici mon retour. Je baise à gauche et à droite dans l’espoir de trouver l’amour. Chaque voiture est un pas de plus vers le luxe. Je trouve l’amour, apeuré de ne plus pouvoir vivre le sexe avec n’importe qui. Je commence chaque film en voulant savoir la fin. Les débuts des cours sont un prétexte pour me convaincre de partir à la pause. Le repas principal est en attendant le dessert. Je lis chaque livre sans porter attention aux mots, sautant souvent de grands passages. Le CEGEP n’est pas encore terminé que je me vois diplômé de l’université. Les préliminaires sont en prévision de mon orgasme. Je loue chaque appartement dans le dégoût que ce ne soit pas ma future maison. Je laisse chaque copine pour la prochaine. J’entame chaque travail motivé par la possibilité d’une promotion. Toutes mes relations débutent dans la volonté d’avoir des enfants. J’économise de l’argent pour les REER. Je gradue de l’université avec des plans de retraite. Maintenant que je suis devenu un adulte, je…

Et quand la suite n’est pas écrite à l’avance par quelqu’un d’autre… on fait quoi?