Jour 177 – Pique

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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L’amour n’est pas partout.

Juin 2004

Ma propension à vouloir être toujours plus intelligent pouvait enfin être payante. La récompense? Être exempté des tests de fin d’année. Les contraintes à l’atteinte du St-Graal scolaire étaient simples : maintenir un moyenne de plus de 85 pendant les trois premières étapes et jusqu’aux examens finaux jumelé à un comportement exemplaire. Cette dernière variable, plus ardue à mettre en application que les précédentes, m’avait empêché quelques exemptions. Après tout, j’étais un jeune garçon bavard de secondaire 1 qui n’en était qu’au stade de développement de son sens comique. Avec le recul, je comprends les enseignants qui n’ont pas voulu m’accorder ce privilège.

Ce matin-là, par contre, j’avais eu le luxe de ne pas venir à l’école, contrairement à la plupart de mes compagnons de classe. C’est avec la fierté d’avoir évité non seulement l’examen, mais aussi l’étude, que je me présente aux épreuves ultimes des deux classes où j’ai probablement trop dérangé. Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que j’avais aussi raté l’heure du dîner avec les amis. Pendant que je me prélassais à la maison, ils en avaient profité pour se déplacer au centre-ville dans le but de s’y gâter. Dans le lot de pacotilles qu’ils s’étaient tous offertes, des gommes de toutes les couleurs, en apparence inoffensives, s’y trouvaient. Sous un ciel de fin de printemps peu clément, voire d’un gris presque noir, j’arrivais à l’école pour vivre un moment dont la noirceur s’accordait ironiquement avec la température de cette journée particulière.

Après des salutations d’usage peu glamours et génériques associées à la pré-adolescence, j’ai essayé de m’enquérir sur les matinées respectives vécues par ceux que je considérais comme mes amis. Devant des réponses évasives tournées plus souvent qu’autrement en blagues arrogantes, mon premier réflexe a été de chercher à comprendre pourquoi j’étais la cible de méchancetés. C’est là que tout s’est vite transformé en un événement que je m’explique encore bien mal. Plutôt que de recevoir des échos à mes demandes, dans une mutinerie presque synchronisée, tous ont décidé de me lancer les gommes, parfois pré-mâchées et d’autres fois dures, achetées plus tôt. Dans ma volonté de ne pas être intimidé, j’étais là à entreprendre de me défendre, seul contre une dizaine de garçons, avec comme unique arme les bonbons qui ne s’étaient pas brisés et qui se lançaient encore. Ma riposte n’a pas duré longtemps. Encerclé, ce n’était, cette fois, que des gommes trop bien mâchées que l’on s’amusait à coller dans mes cheveux. Sauvé par la cloche, voulant éviter d’avoir l’air humilié, c’est le cœur dans l’incompréhension et la crinière en mottes que je me suis dirigé vers la classe prévue à l’horaire pour que cette première année au secondaire se termine.

L’examen m’a semblé interminable. Plutôt que d’être en sécurité loin de mes nouveaux bourreaux, je me sentais davantage ébranlé par les doutes et les interrogations et peut-être dans le déni d’avoir été agressé de la sorte, je ne pouvais imaginer que ça puisse continuer pour une deuxième récréation consécutive. Je me trompais. Pour ajouter l’insulte à l’injure, l’enseignante de cette matière s’était assurée de passer en classe pour nous offrir du chocolat comme cadeau de fin d’année. Comme j’étais le seul à être l’élève de ce professeur, j’étais aussi le seul à avoir eu le présent chocolaté. Naïf, je n’entrevoyais pas que ça puisse faire de moi une proie de choix. Une deuxième fois, je me trompais.

Lorsque je les ai rejoints puisqu’ils étaient tout ce que je connaissais de l’après-primaire, ils ont menacé de recommencer, à condition que je sépare ma tablette en morceaux. Évidemment, après distribution, il n’en restait plus assez pour que je puisse en avoir une part. La trêve a duré la dégustation d’un carré de chocolat. Les gommes ont volé de nouveau, mais face à cette deuxième offense, j’ai flanché. J’ai manqué de courage. J’ai couru vers la porte, en larmes, poursuivi devant camarades et inconnus jusqu’à l’extérieur où l’on m’a laissé tranquille.

Assis sous un arbre dans une solitude des plus totales, j’ai vécu dans la peur les derniers moments de ma première année chez les adolescents. Ce que je me souviens du test qui a suivi, c’est ma main dans mes cheveux pour me rappeler l’incident et mes regards fréquents vers l’horloge qui métaphorisent mon envie que tout se termine. Pire encore, la seule marque indélébile dans la temporalité de mon été 2004, c’est la terreur de revivre l’intimidation, qui prend la forme de prières quotidiennes, couché dans mon lit, chaque soir, avant de dormir. Pouvant durer parfois entre 10 et 15 minutes, ce rituel, qui n’a rien de religieux, m’exigeait, pour faire taire l’anxiété de voir la honte se répéter, de souhaiter disparaître assez pour qu’ils m’oublient. Presque trois mois, chaque soir, à implorer quelconques forces suprêmes, de me permettre d’être laissé tranquille, à craindre les jours qui passent et qui me rapprochaient d’un retour vers l’enfer. Un été complet à être traumatisé de ne pas avoir su être assez pour être aimé.

D’ailleurs, c’est aussi cet été-là que j’ai su que Dieu, peu importe ce qu’il représente, n’existe pas.