Jour 190 – Walk Of Shame

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Depuis hier, nous n’avons plus de condom. Le latex un peu partout dans la chambre, je suis protégé à nouveau. Je relis notre aventure d’un simple coup d’œil, j’essaie de nous améliorer et je constate qu’il faut faire confiance à ce qui nous réunit depuis le Jour 1. Plus puissant que l’amour et sa peine, les tout-petits qui naissent de notre ébat sont notre raison d’être. Plusieurs à la fois, ils s’unissent pour faire le ménage. D’un coup de clavier, ils éliminent les saletés pour ne garder que la pureté des idées, ne mettre en lumière que les sentiments, crus, et pour que l’on puisse distinguer le plancher, le propos. Aveuglé, j’étais victime de l’intensité des beaux jours, en proie à la magie de notre prémisse, mais maintenant que nous sommes assez proches pour s’estomper peu à peu, j’ai reçu le vrai visage de notre affinité. Il s’agit de la pire brutalité de ma vie. À tes côtés, je me réveille sur le matelas de la gêne comme si je t’avais promis une impressionnante table des matières et que tu avais eu finalement droit à une molle suffisance. À peine capable de me reconnaître, la lecture est pénible et mon être se déchire de remarquer après-coup que je n’ai pas été à la hauteur. Ce qui m’asperge de honte, c’est d’avoir pensé te montrer des abdominaux cantiques alors que les captures d’écran me montrent maintenant une rédaction flasque. Devant cette littérature adipeuse que je croyais entraînée et digne d’être touchée, j’ai un haut-le-cœur violent que je ne peux réprimer, qui se coince dans ma gorge comme un rappel que je suis la plus grande fraude que la Terre ait connue.

Le silence règne sur le navire, dans la tente, la chambre ou n’importe quelle métaphore qui nous situe quelque part et que je ne peux plus sentir. J’ai lu, mais pas toi. Tu dors encore. Tu te réveilles parce que ce texte s’agite. La vie continue. Je comprends qu’hier n’est qu’à tes yeux une anomalie, que tu l’as perçu comme une folie supplémentaire qui s’ajoute à la liste. La prise de conscience est immédiate : je t’ai tellement saoulé de notre histoire que tu ne te souviens pas. La médiocrité de notre correspondance n’existe que dans ma tête. Notre relation est intacte et je sais que je peux corriger le passé, que lorsque je nous présenterai au monde entier, j’aurai déjà été le chirurgien de notre récit. À couper les mots graisseux et superflus, les liens qui dépassent et les nombreuses répétitions, je vais aussi attaquer le corps de notre roman d’une greffe de ponctuation et d’une circoncision de certaines phrases. Peut-être qu’un jour, nous serons assez beaux et assez bons pour que des inconnus de partout nous vivent. Dans la perspective que ça arrive, l’opération pour revamper nos débuts est prévue et d’ici là, je ne peux que prier pour que tu ne retournes pas voir ce que j’ai écrit. D’ailleurs, ce que tu viens de lire est notre petit secret, n’est-ce pas? Dès demain, on retourne dans la routine que j’exécute de mieux en mieux : je rédige et tu dévores.

Pour ce qui est d’aujourd’hui, je t’ai servi un café et la tasse est sur la table.