Jour 191 – Jouer dans son caca

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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L’amour et la création sont conjointement liés. Créer, c’est accepter de produire consciemment de la merde. Aimer, c’est prendre la chance de choisir quelqu’un avec qui la traverser et espérer ne pas se tromper. Dans les deux cas, il faut apprendre à se mettre les mains dedans, à la recherche du bon dans ce qui est ou ce qui a chié. Le réflexe naturel, lorsque confrontés à la violence de notre propre art ou de nos réactions en relation, est de regarder ailleurs pour éviter d’être déçu de ce qui se présente devant nous. Les artistes les plus efficaces et les meilleurs partenaires affrontent les fèces de la vie sans avoir peur de se salir, convaincus que l’amélioration passe par être dégoûté de soi, que de faire la sourde oreille ne fait qu’enterrer le problème, que ce n’est pas en tirant la chasse pour oublier, pour faire disparaître la chiasse, que l’on se lave de nos frasques. Au contraire, il faut plonger tête première dans la puanteur pour trouver le peu d’eau potable dans les abysses du bol, la recueillir, la faire bouillir et s’en servir un grand verre pour que l’organisme en bénéficie pour faire mieux. C’est le cycle de la reconstruction, le recyclage du fécal en grandiose.

Le parfait est impossible, avec l’autre comme dans la pratique des arts. Des périodes fastes agissent comme un laxatif euphorique qui permettent l’expansion de l’œuvre comme du couple alors qu’à d’autres moments, tout est source d’accrochage et rien de positif n’en sort. Cette constipation de l’évolution n’est qu’à un événement, une discussion, une idée de débloquer l’entièreté du flux créatif et passionnel. Ce qui était en gestation depuis le début du blocage se déverse comme une diarrhée attendue qui rattrape les retards. L’esprit bien en selles, le plaisir de la défécation artistique ou fusionnelle reprend et les visites à la toilette mixte sont aussi fréquentes qu’avant parce que la joie de merder en groupe, à l’abri des complexes et la gêne, est revenue. Les plus pudiques resteront toujours à l’écart, célibataires endurcis qui ne cherchent qu’une crotte d’un soir ou artisans marginaux qui ont des besoins plus solos, mais la majorité scatophile que nous sommes aime brasser sa merde en public, son linge sale en famille. Les deux pieds dans la bouse, on potine à s’en mettre plein l’estomac et on change de cabine pour être certain que tout le monde entende, que la rumeur circule et s’il n’y a personne, on s’étale le boudin sur les murs pour que le prochain comprenne que la merde est bel et bien pognée.

Ce qui n’était à la base qu’un couple ou un projet se désintègre parce que tout le monde s’est promis de chier dessus et même si les excréments des autres ne sont pas de nos affaires, nous sommes dans une société où tout, même un numéro 2, se fait la porte ouverte. On pleure la perte, mais il ne faut pas oublier qu’on l’a vécue assis confortablement, qu’on l’a laissée là sans se retourner et que ce n’est pas aussi beau et aussi précieux quand on revient le regarder de haut. Dégueulasse, il n’est rien de ce que l’on imaginait et on appuie pour le supprimer vers l’oubli des égouts où on ne va jamais, en mémoire comme en personne.

Maintenant que je retire les gants après avoir fouillé et récupéré ce que j’avais échappé de moi dans tout ce merdier, je continue de créer, d’aimer et de foncer dans le tas.