Jour 202 – Souvent cavité

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Mon cœur est un élastique. Il pince, tire, se tord et brise, même, mais les deux secteurs où la cassure s’est produite se rattachent toujours dans une boucle maladroite qui arrive tant bien que mal à tenir. Il ne se rompt jamais au même endroit. De loin, il est une couronne de nœuds papillon. Rafistolé dans toute sa circonférence, il trouve le moyen de faire de la place pour que l’amour s’agrippe à ce qui lui reste de contour, conscient qu’une prise autour de lui peut vite se transformer en une cicatrice supplémentaire. C’est un cœur qui aime être empoigné. Il peut être violenté et préfère qu’on l’étire vers soi que d’être poussé vers l’extérieur. Il se mutile lui-même si c’est pour plaire, se déchire de trop en faire et c’est possible de l’arracher si c’est pour le garder parce qu’il connaît son adresse, sait où revenir quand il est rejeté. Il se plie s’il doit être petit, se déploie quand se présente l’euphorie dans toute sa grandeur : j’ai l’organe hyperlaxe qui, dans le battement, va et vient sur de longues distances. Troué de l’avant comme de l’arrière, j’avale qu’il entre et sorte à sa guise, boomerang tenu en laisse par l’aorte. Indépendant, il se déplace comme il le veut, poussé par le vent ou en extension dans l’envie d’appartenir et il se colle comme aimant quand il est attiré, me traîne avec lui vers sa prochaine destination. Quand il a mal, qu’il est étourdi, il s’ajuste pour se cacher dans la plaie qu’il a quitté et je vomis avec lui d’avoir tous deux assez tournés. Dans l’excès de régurgiter son retour, il pleure, trop gros pour rester dans une cage thoracique qu’il défonce, qui ne lui fait plus et me déracine les pectoraux. Tout mon torse devient à son service, disparaît sous son expansion; je deviens une poitrine effilochée où il prend le centre dans la souplesse de ne survivre qu’en occupant tout l’espace. L’enflure se poursuit et il ne faut que quelques minutes pour que la métamorphose prenne des proportions démesurées : il soutient mon cou et ma tête pour se reposer lui-même sur des jambes entraînées pour ses caprices. Les uns comme les autres savent qu’ils sont les prochains, que leur tour est imminent, que l’instrument qui permet d’aimer ne s’arrête que lorsqu’il est entier. Par le haut comme le par bas, il s’amplifie dans une descente et une montée où la souffrance n’existe même plus, où ce n’est qu’une transformation organique, lente, mais imperceptible. Une fois que la conversion est complète, je ne suis plus qu’un cœur point et tantôt sur la main ou sur deux pattes, je me connais maintenant par moi-même : quand je l’ai au ventre, c’est que j’ai appris par lui et que je suis prêt à battre pour quelqu’un d’autre.