Jour 208 – Silver Spoon

365 jours de peine d'amour

Jour après Jour, je te prouve que je suis l’enfant-roi de l’amour. Avec mes grands discours, j’expose dans de longues plaintes qu’on m’a enlevé mon joujou sans pour autant expliquer pourquoi je suis en punition. La faute est toujours sur les autres et ce sont les parents qui ne comprennent pas. Debout, en piquet dans le coin, je ne fais que crier ma peine sans articuler, violent dans les pleurs et il n’est pas question de réfléchir, je vais quitter le purgatoire la tête haute parce que j’ai toujours raison. Avec la couronne du droit de parole sur la tête, je prends possession de l’ambiance sonore pour être le seul à se faire entendre. En manque d’écoute complet, je règne sur mon espace et je ne laisse même pas entrer le roi, la reine et le petit prince au point où ils ne viennent même plus chez moi par peur que je leur détruise la pince. Mon comportement m’isole, mais mon besoin d’attention est plus fort encore.

Quand les regards se détournent de ma colère, j’innove dans les stratégies pour être à nouveau le point de mire. L’égoïsme prime et justifie mes intentions. Chaque réaction est au service d’être le dénominateur commun des conversations et si je me calme, ce n’est qu’une tentative de plus pour faire réagir. Les effets spéciaux sont nombreux parce que je suis prêt à tout : je vole les larmes des crocodiles, je crache, bave, saigne et je me blesse volontairement pour laisser sur mon corps les marques de mon envie d’être remarqué. Mes jouets se cassent mystérieusement, sont lancés contre les murs; je n’ai pas d’amis et rien n’est trop précieux quand il est question d’avoir une occasion supplémentaire d’être consolé. Dans la manipulation d’être le fautif que l’on câline, je réussis à obtenir ce que je veux. Jusqu’à la prochaine offense, c’est la lune de miel, je joue à me réparer dans la pitié de n’être qu’un garçon, on m’excuse de n’avoir voulu qu’aimer, d’avoir comme modèles des figures parentales qui ont réussi. La pression de reproduire le ménage où je suis né est assurément trop forte et c’est normal que j’y perde mes repères, mais il n’y a là qu’une ouverture à en faire plus. Le rôle du martyr, du traumatisé permet la latitude nécessaire à une entreprise aussi fine.

Sans le savoir, à force de jouer dans les zones troubles du partage des sentiments, on se fait prendre au jeu. Confiné à crier au loup, dans l’alternance entre la chicane et la réconciliation, on se lasse de manger froid et on se surprend à rêver aux repas chauds en famille et à l’harmonie sans qu’elle ne soit nécessairement synonyme d’une bisbille imminente. Peu à peu, on porte attention et les monologues se transforment en dialogue où l’on écoute attentivement sans avoir à forcer, sans chercher la prochaine réplique, aux prises avec des envies de compréhension et des élans d’empathie. De plus en plus, les yeux se portent davantage sur le reste de la maison, quittent le nombril et on en oublie les recoins, dans la découverte de pupilles qui disent bien plus que les crises. Dans les discussions, le ton n’est pas à la hausse et la douceur s’installe dans les gestes et dans les mots. Sans s’en rendre compte, tout a changé, incluant notre propre approche et un Jour, dans un murmure davantage pour soi que pour quiconque, on se dit qu’on est heureux d’avoir été gâté, mais qu’une chance que…

J’ai grandi.