Jour 209 – Déguiser le quotidien

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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« Des escalopes. »

C’est le mot qu’elle cherchait depuis 5 jours pour décrire les petites pièces de porc qui se trouvaient au congélateur depuis sa dernière épicerie. Proposées depuis le début, elles n’ont jamais été du menu. De un, parce que le porc, ce n’est jamais ce qu’il y a de plus tentant et de deux, parce que tout est plus appétissant quand il est décrit correctement. Dans le silence entre nous deux interrompu par les gorgées de sangria respectives, il y a eu éruption. Les deux mots sont sortis comme un spasme pour s’inscrire dans sa lecture et dans mon écriture. Sans avertissement, ils ont décidé d’exister, de revenir. Immédiatement, j’ai compris. Je me suis retourné et elle était là, tout sourire, dans la fierté de s’être rappelée. Je l’ai regardé dans une fierté plus grande encore et qui n’était en rien semblable. À cet instant où les petits liens qui unissent deux personnes n’ont plus rien de la banalité qu’on leur colle habituellement, j’étais dans la gratitude complète de partager ce moment. Chaque éclat d’un rire qui se continuait dans une complicité nourrie par l’expérience était une décharge. Devant moi, le sourire, la mèche, qui se tenait trop près des yeux, réduits à une petitesse que seule le rictus peut provoquer, la flamme, dans une chorégraphie routinière qui n’a rien, lorsque partagée avec elle, de lassante. Dans ce moment précis, j’ai menacé d’exploser et n’ai pu rien retenir. Sans aucune résistance, je me suis moi-même mené à exécution. J’ai éclaté aussi, mais différemment. Contre toute attente, je m’éparpille un peu partout à l’intérieur, encore une fois. Me voilà composé de feux d’artifices qui détonnent depuis, sans trop vouloir s’arrêter. Dans la simplicité d’exister en même temps que quelqu’un d’autre, je me décompose en cette lumière intense que je projette dans le ciel d’un désert qui approche de la fin, d’un mirage qui s’efface de moins en moins.

Ce soir, je mange du porc. « Des escalopes »… de porc.