Jour 212 – Dominic

365 jours de peine d'amour

Devenir des adultes est probablement l’épreuve de nos vies. Nous appartenons à ceux qui ne veulent pas vieillir parce que l’enfance a été une période si joyeuse qu’il est déchirant de la quitter. Encore hier, notre solution au compromis d’être mentalement deux jeunes garçons qui expérimentent maintenant des lendemains de veille a été de gravir les marches du sous-sol avec le matelas, arraché à la base du lit où je dors tous les soirs depuis mon retour, pour l’installer devant la télévision du salon. Emmitouflés sous les couvertures, nos têtes sur les coussins que tu as toujours affectionné, nous incarnions le portrait de ce que nous sommes toujours : des enfants. À nos côtés, ma mère, en bergère adroite, qui ne nous guide plus autant qu’avant, mais qui était là pour rire avec nous dans une hilarité qui nous ressemble. Le bien-être était d’antan et combiné à nos corps meurtris par l’abus d’être plus vieux, nous formions la fresque d’une relation aussi pure que torturée qui suit son cours dans une durabilité à toute épreuve. Nous avons tant vécu. Nous sommes une contradiction menée par un puissant amour, par une communion pas toujours apparente et qui gronde plus souvent qu’autrement en silence, loin de la surface. Les gens ne nous comprennent pas et même moi, je n’arrive pas toujours à nous expliquer correctement.

Comme la fois où, la veille de l’ultime adieu à mon père où je devais discourir alors que je n’avais encore rien écrit, je me suis contenté de prendre une bière et de parler avec toi jusqu’au sommeil pour ensuite me lever dans la nuit, visité par l’inspiration. Ce qui est né, c’est l’hommage qui a donné lieu à l’une des preuves que notre relation est pour l’éternité : un texte qui établissait le lien entre le fait que Gaby m’avait permis de te rencontrer et qu’il vivrait dans l’infini à travers nous. C’est la première fois que je te voyais t’écrouler, secoué par les larmes et j’ai compris que l’on partageait tout, l’amour l’un pour l’autre comme la peine. C’est un moment que je chéris encore aujourd’hui.

Dans toute l’étrangeté de nous deux, il est possible de remonter plus loin pour être en mesure de l’imager d’un exemple. À peine sortis de l’adolescence, nous nous étions chicanés pour des enfantillages et chacun de notre côté, nous avions tenu notre orgueil bien haut pour éviter de perdre la face. Le résultat avait été dévastateur : 3 mois et demi sans aucun contact qui avait finalement pris fin quand tu avais été le plus mature de nous deux en m’écrivant que tu t’ennuyais. Deux semaines plus tard, lors d’un séjour en Abitibi-Témiscamingue puisque j’étudiais à l’extérieur, c’était la réunion. Elle s’était abruptement finie quand, en sortant d’un établissement que je vais taire pour préserver une forme de dignité, je me suis foulé la cheville et où, victime de la douleur, je me suis évanoui, pour, quelques minutes plus tard, reprendre conscience, entouré de gens que je ne connaissais pas, avec toi qui essayait de prendre soin de moi, plus ou moins apte à le faire, mais sans jugement, alors que mon visage baignait dans une marre de morve.

Ce sont deux exemples parmi des milliers qui justifient pourquoi tu es mon meilleur ami. Mieux encore, je pense que nous arrivons tous deux à nous entendre pour dire que nous sommes des frères et je sais qu’il y a là un cliché galvaudé, il reste que c’est tout ce que je trouve pour qualifier maladroitement ce lien qui nous unit l’un à l’autre. La connexion émotionnelle, un esprit commun scindé en deux, les paroles dites en même temps sur un ton identique, je peux pratiquement affirmer que nous n’en sommes pas à notre première vie ensemble et si, dans cette synergie digne des jumeaux, je peux souffler les bougies de ton gâteau d’anniversaire à ta place pour faire un vœu ce soir, je souhaiterais que ce ne soit pas la dernière parce que la mort ne veut rien dire s’il m’est promis qu’on se retrouve.

Malgré tout, j’ai eu longtemps peur de te perdre. Par vagues, cette impression que toutes les relations se terminent revenait avec, accrochée à elle, la crainte que nous soyons périssables comme tout le monde. Cet été, nous avons failli n’être qu’une statistique. Après des circonstances que je vais garder pour nous, je me souviens de recevoir le texto où tu m’expliques sans rancœur que tu pensais que nous avions atteint la limite de nous deux, que c’était correct comme ça et que tu allais préserver les souvenirs d’un amitié vieille de plus de vingt ans dans ton cœur. Blessé comme tu l’étais aussi, j’ai préféré respecter ta décision, brisé comme jamais. Tu connais la suite. Nous nous sommes revus, tranquillement, par l’entremise d’une passion commune pour le sport. Dorénavant coéquipiers, nous avons été d’accord pour mettre nos différends de côté pour le bien de notre équipe. Peu à peu, nous avons atteint la finale. Le matin de cette journée pour nous historique, nous sommes allés dîner ensemble dans l’intensité qui est la nôtre. Ensuite, le café dans un sous-sol de McDonald’s à visualiser la suite, à en discuter pendant plus d’une heure. Tout juste avant le coup d’envoi, tu es venu pour les derniers préparatifs dans la maison où nous étions hier et c’est comme si c’était vingt-trois ans avant. Deux enfants qui veulent jouer. Ensemble. Dans la même équipe. Le reste est digne d’un film. Dans les premières secondes de la partie, tu marques le premier but. Je n’ai jamais traversé un terrain aussi vite. Presque quatre-vingt-dix minutes plus tard, le rêve de l’emporter s’effritait comme notre amitié quelques semaines auparavant. C’était 3-2 pour l’adversaire. La déprime s’abattait sur les troupes. Pour moi, il s’agissait de plus que ça. Sans pouvoir dire pourquoi, c’était comme si nous étions en jeu. Le ballon est sorti derrière la ligne de but. Coup de pied de coin pour nous. J’ai déjà marqué en de pareilles situations, mais les probabilités de le faire en finale pour créer l’égalité avec moins de trois minutes à jouer étaient minces. Plus tôt, à plusieurs reprises, j’ai demandé à mon père de nous aider. En position, au coin du terrain, j’ai pris une seconde pour fermer les yeux. Dans tout le symbolisme dont je fais preuve et que tu n’aimes pas toujours, j’ai pensé à lui et sans trop viser, j’ai exécuté le mouvement. En levant la tête, j’ai vu ce que tu connais; la tête du défenseur qui envoie le ballon dans son propre but. Je n’ai jamais crié comme ça avant. À la course, je me suis instinctivement dirigé vers toi, en ne cessant pas de hurler. En guise de célébrations, je me suis lancé sur les genoux. Heureusement, il avait plu. Ma course s’est arrêtée et devant moi, tu étais là. Dans un mimétisme impressionnant, tu avais toi aussi glissé à genoux jusqu’à moi. Dans une scène qui nous représente, nous nous sommes pris dans nos bras. Une longue étreinte qui exprimait bien plus que la joie d’un but inscrit dans une ligue de soccer sociale d’Amos; des retrouvailles, une réconciliation.

Nous avons finalement perdu le championnat en tirs de barrages, mais nous nous étions gagnés une fois de plus et comme nous l’avons souligné samedi soir, lors de ton anniversaire avant le temps, autour d’un autre verre à shooter de trop, elle est là, l’assurance que peu importe ce qui nous arrivera, enfant ou adulte, nous ne serons que deux meilleurs amis, deux frères, qui se contentent de savoir que rien ne peut les séparer.

Ni la mort… ni la vie.