Jour 225 – Accepter de ne jamais guérir au complet

365 jours de peine d'amour

« Depuis que mon père est mort, j’essaie d’être vivant. Le plus possible, au maximum. Et comment vivre si on ne comprend pas la vie? Comment être vivant en ne sachant pas comment vivre? Donc, je m’interroge. Je pense à la vie, à ce que c’est de vivre, pleinement, mais surtout, à comment faire pour vivre pleinement. Et souvent, je constate.

Ma dernière vraie constatation, je l’ai eu au Boston Pizza. Ça me fait moi-même rire comme affirmation, mais constater, c’est un peu comme la foudre du système de la pensée, on ne sait jamais où ça va frapper. Cette fois-là, j’étais en plein orage mental à La Mecque des calories, pas reconnue pour être un paratonnerre pour troubles alimentaires. Prêt à tout pour conquérir des amis déjà conquis, j’enfile le masque du gars à l’aise avec son poids et j’embarque dans la mascarade de propositions amicales de partage de bouffe. Je suis Jésus dans la Seine, prêt à aider son prochain.

« Prenez-s’en tous, ceci est mon corps prêt à engraisser pour vous. »

Un nachos avec un tel en entrée, un gâteau aux carottes avec l’autre en fin de repas, mon propre repas personnel : je suis plein et coupable, criminel d’avoir mangé. La sentence, c’est une culpabilité à vie, sans possibilité de libération corporelle. J’ai beau plaider ma cause à mon esprit que ce n’est qu’un repas dans une vie, que je peux m’accorder un plaisir gastronomique sans m’en vouloir… rien à faire, ce juge qui m’habite va me rappeler qu’en 1993, à ma fête de 3 ans, j’avais englouti 4 morceaux de gâteaux, photos et vidéos à l’appui et que mon « plaisir gastronomique sans m’en vouloir » avait déjà été consommé, que j’aurais eu juste à mieux choisir le moment où je m’accordais ce privilège, disponible qu’une seule fois dans la vie.

Le rideau se lève et me voilà en scène : je ressens une douleur au ventre. Certains appellent ça un sentiment de satiété, mais moi, j’avais mal au ventre et dans toute cette grande comédie, je tente de convaincre mes amis (et moi-même, de surcroît) que je dois aller expulser toute cette méchante nourriture qui me fait si mal aux toilettes, question de me sentir mieux. Parce que ça, c’est moi, honnête même dans mes troubles et obsessions compulsives. Je ne cacherai et ne mentirai pas, non, je vais les convaincre que je prends la bonne décision. La seule différence entre eux et moi, c’est qu’ils ne savent pas que ce n’est pas ventre que j’ai mal, mais à l’âme.

Aux toilettes, je m’exécute. Je vous épargne les détails du comment, mais disons que ce n’est pas mes moments les plus glorieux. Même ma photo dans l’album des finissants du primaire, celle où j’ai une coupe longueil, mais au début des années 2000, une immense craque entre les dents, une gilet avec des marques de motocross alors que je n’ai jamais fait de motocross et le sourire d’un vendeur d’assurance qui carbure à la commission, donc à arnaquer le monde… même cette photo là m’apparaît comme un diamant comparé à ce dont j’ai l’air.

Et c’est là que l’éclair touche mon cerveau, à quatre pattes devant un bol de toilettes, dans le Boston Pizza de Drummondville : je fais ça dans le but de ressembler à des gens que pourtant, je méprise. Socrate du vomi, Aristote de la bile, j’ai philosophé devant la demie-digestion de ce que j’ai mangé plus tôt, inoffensive, flottante, mais qui est devenue pour moi avec le temps l’équivalent d’un démon. Tout ça pour quoi? Pour ressembler à ces gens que je n’aime pas. Parce que détrompez-vous… Je m’aime. Si ce n’était pas de la société et de ses standards, si je ne vivais que dans un monde entouré de plusieurs moi, je ne ferais pas tout ça. Ce n’est pas dans mes yeux que je ne trouve pas la beauté de mon corps, c’est dans ceux des autres. Et pourquoi? Parce que la beauté de mon corps, la beauté de tous les corps, est décidée en fonction d’une seule et unique image qui est la même. Donc, pour plaire et tendre à ressembler à l’image universelle qu’est la beauté, je m’inflige, corporellement et mentalement, les pires supplices. Et pour quoi, au final? Pour ressembler à tous les autres, au détriment de ma propre personne, de ma propre individualité. Parce que ce n’est pas seulement la graisse qui fond, mais mes muscles, mon charisme, mon assurance, ma confiance en moi, ma personnalité, ma personne.

Alors que je fais tout ça pour être vu de tous, je disparais. Je deviens quelqu’un d’autre qui n’est pas moi, qui n’est rien d’autre que l’image d’une société malade, qui n’est rien. Je ne suis plus rien de ce que j’étais. Je ne suis plus rien. Au présent et à l’imparfait. Pendant que mon père est mort, moi j’essaie d’être vivant. Et je constate. Je constate que je meurs. »

  • Michaël Bédard,

    16 décembre 2015

Déjà si loin, un jour à la fois.