Jour 226 – You’ll Never Walk Alone

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Du plus loin que je me souvienne, le soccer a toujours eu une place de choix dans ma vie. Que ce soit très jeune quand j’étais sur le banc de l’équipe de mes parents à encourager ou quand je suis moi-même, à peine quelques années plus tard, devenu joueur, la passion pour ce sport est restée somme toute stable. Au départ, les crèmes glacées après les parties étaient probablement ce qui maintenait en vie mon intérêt, mais c’est vite les aspects tactique et compétitif de l’une des disciplines les plus populaires de la planète qui ont pris le dessus. Jeune, il faut dire que je n’étais pas très bon. À part un filet mémorable marqué au bout d’un geste technique impressionnant, les souvenirs de mes prouesses s’arrêtent là. Lorsque le hockey est arrivé dans ma vie à l’aube de l’an 2000, j’ai même décidé de quitter la poursuite du ballon au profit du maniement de la rondelle, question d’avoir des vacances une fois l’hiver terminé. Aujourd’hui, sans dire que c’était une erreur, je me questionne sur l’évolution de mes aptitudes si j’avais continué ce que je peaufinais à l’époque depuis environ six ans. Ce que je connais, c’est la suite. Ce qui est arrivé, c’est que j’ai recommencé le soccer à la moitié de mon adolescence et que tout ce que j’avais appris sans en récolter les dividendes s’est concrétisé dès mon retour. À la fin du premier entraînement, après plus de cinq ans sans jouer dans une ligue compétitive, j’ai été nommé capitaine de mon équipe. Dans un calibre moyen d’une ligue mineure de l’Abitibi-Témiscamingue, ce n’était rien pour faire imprimer des chandails avec mon nom derrière, mais pour le joueur que j’allais devenir, c’était une validation nécessaire. Il est là, le commencement d’une pratique intérieure hebdomadaire durant l’hiver avec des adultes de toutes nationalités alors que j’avais seize ans, de la nomination dans l’élite de ma ville pour affronter les autres équipes de la région, de tournois à l’extérieur et d’une entrée dans le monde des grands, c’est-à-dire, l’organisation récréative senior d’Amos où j’ai marqué à ma première présence le but le moins élégant de ma modeste carrière. Le reste s’écrit encore aujourd’hui.

La finale de la Ligue des Champions de l’UEFA se prépare à l’avance. Le lieu et la date sont connus avant même que quoi que ce soit ne soit disputé sur le terrain. En 2019, c’était convenu que peu importe les formations impliquées, elle allait se jouer à Madrid le 1er juin, ce qui veut dire samedi dernier. Comme lors du doublé de Ronaldo, le Brésilien, pas le Portuguais, en 2002, du coup de boule de Zidane en 2006, des prédictions du poulpe en 2010, de la défaite crève-cœur de Messi en 2014 et de la consécration avant le temps de la jeune France l’an dernier, j’étais devant le téléviseur pour un grand événement de soccer que je ne voulais pas manquer alors que j’étais attendu par ma propre équipe pour la pré-ouverture de notre saison sous forme d’un 5 à 7. Au programme, c’était Liverpool contre Tottenham, des équipes de la Premier League anglaise, mais surtout, des surprises qui sont toutes deux revenues de l’arrière lors des demi-finales pour se mériter leur billet pour l’Espagne. Le résultat, c’est un match sans saveur alors que Liverpool l’a emporté 2-0 après des buts à la 2e et à la 87e minute. L’important, c’est ce qui s’est déroulé devant mes yeux de spectateur quand la fin de la rencontre est enfin arrivée. L’équipe en rouge, délivrée, s’est écroulée sur le terrain dans des cris de joie et en pleurs. Il faut dire que l’année précédente, la majorité de ces joueurs avaient vécu la défaite, cette fois à Kiev, et que c’était l’heure de la rédemption. C’était peut-être la paire de Corona que j’avais tranquillement bu qui impactaient sur ce que j’éprouvais comme sensation, mais les frissons qui m’ont parcouru le corps n’étaient pas étrangers à ma propre situation.

Que ce soit bien clair, je sais que j’évolue dans le Club de soccer senior d’Amos. Plus jeune, bien que plus compétitif, j’ai toujours su que je ne ferais pas de cette discipline un métier. Il demeure que l’envie de gagner, peu importe le niveau, peut être la même. C’est la beauté de pratiquer un sport d’équipe que de se dépasser collectivement pour atteindre un but commun. Le nôtre, aussi minime puisse-t-il être, c’est de remporter la coupe de la Division B. À mon entrée dans cette ligue, en 2008, nous nous étions faufilés en finale après que l’équipe contre qui nous avions perdu précédemment s’était désistée par manque de joueurs. C’est pour démontrer le ridicule de mon intensité : je voulais quand même conquérir le trophée à tout prix. Nous avions perdu en tirs de barrage. C’était mon année recrue, j’étais jeune et je pensais naïvement que je gagnerais l’été suivant ou celui d’après. Ce que je ne savais pas, c’est que ça me prendrait dix ans avant même de remettre les pieds au match ultime. Le temps a passé. Entre-temps, mon premier idole de soccer, un très modeste défenseur, mon père, celui qui m’a initié et énormément appris, qui était présent dans les gradins lors de mon premier rendez-vous raté avec le championnat, est décédé. Pour ce qui est de ma deuxième occasion, il suffit de lire la fin du Jour 212 pour connaître le résultat de la partie. Pour sauver du temps, il est plus simple d’affirmer que c’est le même que la première fois. Maintenant, il n’est pas question pour moi d’attendre une autre décennie.

Le titre de ce texte, c’est celui d’une chanson, mais surtout, la devise des partisans de Liverpool. Lorsqu’ils se sont inclinés en finale de la Ligue des Champions, en 2018, les amateurs présents l’ont entonné à pleins poumons, question de démontrer qu’ils supportaient l’équipe dans la victoire comme la défaite. Pour moi, un, de moins en moins, jeune joueur d’une équipe locale d’Amos qui rêve de se retirer en ayant vécu la conquête d’un titre, c’est un signe de l’été à venir. Lorsque nous avons perdu, si près du but, l’an dernier, ce sont les larmes aux yeux que je suis retourné au banc. J’étais prêt à m’apitoyer sur mon sort, convaincu que c’était ma dernière chance. Le sujet du Jour 212 m’a lancé une bière, puis une autre. Ce serait indécent de tenir le compte. La suite, c’est que nous avons fêté comme si nous avions gagné. Aux petites heures de la nuit, dans le bar qui nous commandite en frais de nom et de logo, nous nous sommes même permis de faire jouer We Are The Champions de Queen que nous avons chanté pour faire comme si parce que nous avions tout donné et qu’il faut parfois accepter, comme l’amour, que ce n’était pas suffisant.

Habituellement, c’est un aurevoir entre coéquipiers vers un hiver sans contact à part quelques-uns qui étaient déjà amis. Cette fois, l’équipe était si spéciale que nous nous sommes vus durant la saison morte, l’objectif de gagner ensemble derrière la tête presque en tout temps, et c’est eux que je suis allé rejoindre après avoir vu Liverpool triompher après une seconde occasion à essayer. Nous pensions, comme eux, que notre tour, c’était en 2018, mais c’est cette année et ça commence ce soir.

Que ce soit dans la rupture amoureuse, dans l’amitié, dans la famille ou dans la fraternité d’une équipe sportive, je sais maintenant que je ne marcherai jamais seul.