Jour 227 – Chernobyl

365 jours de peine d'amour

Depuis ma naissance, je suis l’enfant d’une ville radioactive. Tous les habitants sont contaminés et se contagient les uns les autres dans cette transmission incontrôlable de la maladie du jugement. De cette morsure distincte que tous portent comme une malédiction emblématique émane une puanteur qui prouve la putréfaction problématique d’être originaire d’un endroit où la vie privée n’existe pas. Les langues se délient, les bouches sont grandes et les histoire trop souvent déformées se propagent pour être connues de ceux qui pourtant ne savent pas. Qu’ils le veulent ou non, les citoyens se doivent d’être des vecteurs à potins, porteurs de la peste du murmure des prochaines rumeurs et il n’y a pas de vaccin pour échapper aux ouï-dires consanguins.

La manufacture à ragots n’explose jamais, toujours dans l’attente des nouveaux produits à répandre un peu partout au centre-ville, que les gens n’aient plus faim de ne pas être au courant de ce qui se passe chez le voisin. Le gazon n’est pas plus vert; il est ce que l’on se permet de piétiner pour mieux voir par la fenêtre dans cette municipalité où les rideaux ne se ferment pas. Tout le monde s’invite à la maison par l’entremise de ce qu’ils entendent, les deux pieds dans les ménages des autres à foutre le bordel à force de trop fouiller pour en apprendre toujours plus sur ce qui ne veut pas être visité.

Capturée, la vérité est torturée, tordue dans une manipulation perverse basée uniquement sur ce qui est compris sans jamais être demandé. Les explications sont un remède qui est en rupture de stock dans cette cité où l’on préfère être malade : si c’est dit, c’est que c’est vrai et nous sommes des cancers qui ne peuvent que croire sans remettre en doute. Quand les symptômes d’y vivre se dissipent, que l’on commence à se soigner, c’est le peuple en entier qui s’unit pour cracher sur les rescapés potentiels dans un éternuement des maux à la mode et il est impossible de se boucher les oreilles, c’est une toux diffamatoire qui pénètre l’orifice de son choix. Peu importe les tentatives de résistance, la calomnie sur le lépreux du moment est injectée dans tous les pores de l’épiderme sensible avec la véhémence d’avoir besoin de médire.

Souvent la courroie de transmission, le citadin prêche une vie rangée, mais prie en silence pour ne pas être la cible du commérage collectif alors que plutôt que de vivre dans la crainte d’être pépié, il pourrait simplement refuser de participer à la satire empoisonnée de véhiculer les racontars utilisés pour le nourrir. C’est ce qu’il se promet chaque jour, de se guérir des radiations du bavardage à propos d’autrui et dès que vient le lendemain, il recommence sans trop de culpabilité, porté par la vague d’être aussi dérangé que les autres. Il ne lui faut, pour apprendre, que de devenir la saveur du mois, le porte-étendard de ce qui est raconté, dans les coins sombres comme sur les rues achalandées, pour se rendre compte qu’il n’y a rien d’heureux à la phase terminale d’une existence si morne que l’on est atteint du mal-être de devoir se mêler de celle des autres.

Vous vous reconnaissez.