Jour 264 – Far From Home : La Croatie

365 jours de peine d'amour

La vie a ce don d’être imprévisible. Parfois, on peut passer des heures à souhaiter ce qui n’arrivera jamais. Alors, on abandonne. L’instant d’après, le vœu est exaucé et sa source survient. Les vacances sont ce que l’on prévoit le plus, mais où le plaisir surgit des imprévus. Le laisser-aller est efficace partout. Il n’a pas de provenance, il ne parle aucune langue et il ne s’achète pas grâce à la création de sa propre monnaie. Il est international et peu importe le continent, le pays ou la ville, il est nécessaire pour vivre des anecdotes hors du commun.

Le jour était en train de se lever sur Split, l’une des villes côtières de la Croatie. Dans le port où ce Uber avait été commandé, les plus matinaux travailleurs s’affairaient à gagner la vie. Pour eux, rien n’avait changé. À l’intérieur de la voiture, c’était l’impression d’avoir gagné la soirée, mais ce qui pourrait être identifié comme l’un des moments charnières de la fin d’un couple s’écoulait dans les lentes secondes d’une nuit qui ne se termine jamais. À ma gauche, elle était là, pointe de pizza à la main et nous roulions vers le AirBnB loué près d’une semaine plus tôt, définitivement prêts à dormir. Le sommeil était la dernière étape à faire de cette nuit un souvenir en flashbacks.

Il était certain que, vu l’impossibilité d’avoir accès à une serviette à cette heure, j’allais tremper quelque peu mes vêtements et avoir à les porter lors du retour à l’appartement. Ma chemise se moulait instantanément à mon corps. D’ailleurs, en l’enfilant de nouveau, je maudissais de l’avoir mise parce que les boutons étaient difficiles à rattacher. Mon short, lui était d’un tissu assez imperméable pour que je puisse être confortable. Je ne me souviens pas si j’ai trébuché en tentant d’insérer une jambe après l’autre.

Le niveau de l’eau m’arrivait aux genoux. Elle n’était pas si froide et mon attention était loin d’être sur sa température. J’étais surpris de ne pas me trouver plus ridicule encore, à avancer, mes deux mains cachant mon sexe nu comme mon corps au complet. Les inconnus devant, j’estimais que c’était la vengeance que la vie avait choisie pour me punir de ne pas souvent mettre de sous-vêtements. Nous étions deux à être en tenue d’Adam. Elle n’était pas du duo. D’ailleurs, le jeu de rôle était plus pathétique encore que ma propre nudité. C’est ce qui expliquait pourquoi j’étais à la remorque du groupe à regarder ma copine se distancer avec un inconnu vers l’immense jeu gonflable au centre de la mer pendant que j’avançais rapidement pour ne plus avoir à couvrir mon pénis.

Boire, c’est aussi accepter d’aller aux toilettes souvent. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme; l’alcool se boit, devient de l’urine et se pisse. Plutôt que d’aller à l’endroit indiqué, j’avais trouvé un coin reclus tout au loin de ce quai de bois où j’avais l’impression d’avoir découvert un havre pour me recueillir. La vie était belle parce qu’elle était une fête. Je n’étais pas moi-même, j’incarnais et j’avais l’impression de m’échapper de ce que j’essayais de fuir. La dépression ne se règle finalement pas par une improvisation en état d’ébriété.

Souvent, je m’éloignais. Comme si le statut de voyeur me permettait encore mieux de me sentir en liberté. Elle dansait avec l’Irlandais. Le désir n’était pas mutuel, mais elle était assez bonne actrice dans son plaisir de jouer pour réussir à me faire croire que j’étais un prédateur et une proie à la fois. Alors, je revenais pour m’immiscer, je passais tout près et mon lien avec elle ne se clarifiait pas, au contraire. Avec ma chemise rose et mes mouvements extraterrestres sur la piste, j’étais Darren Criss dans The Assassination of Gianni Versace. Un pastiche réussi dans la mare d’échecs.

C’était immense. Saillant devant nous, il était hors de question que nous n’entrions pas dans cette énorme bâtiment aux airs de chalet de luxe. Dans sa superficie, il pouvait facilement en contenir trois ou quatre. C’était une boîte de nuit, un bar, des restaurants fermés : c’était un endroit malléable aux moindres fantasmes des voyageurs venus s’oublier. C’était parfait. C’était ce que j’avais attendu… ce que j’avais enfin trouvé.

Les dépanneurs de Croatie sont devenus instantanément mes meilleurs amis. Des établissement de prédilection dans leur capacité à vendre de l’alcool à n’importe quelle heure du jour. L’incertitude de la soirée, de nos volontés respectives et des plans flous nécessitaient un coup de pouce. Nous sommes entrés sans trop savoir et nous en sommes sortis plus motivés encore par la simple idée que même s’il approchait 2h30 du matin, rien n’était terminé. Nous n’avions effectivement pas tort.

C’était impossible que l’un de nous deux se pointe dans la fenêtre du restaurant. La dignité est sans frontières. Nous étions arrivés à l’heure, mais dans les circonstances, c’était presque en retard. C’est obscur de comprendre ce que nous venions réellement y chercher : un guide pour célébrer convenablement ou la possibilité de rencontrer, de ne plus être seulement que l’un avec l’autre? Peu importe, ce serveur qui nous avait donné rendez-vous deux jours auparavant ne semblait pas être là et nous n’allions plus jamais croiser sa route. Le couple attachant avec qui il s’était lié d’amitié allait mourir avant même la fin de l’année. Il ne le saura jamais.

Il fallait bien prendre quelques photos pour que la rupture soit plus douloureuse quand elle allait survenir. L’une en particulier la montre assise à mes côtés dans le bar où nous allions souvent, tout près de la plage avec vu sur la mer. Je l’ai envoyé à ma mère pour me distraire des tensions évidentes entre nous. Au-delà des discussions, nous n’avions pourtant que le même but : explorer davantage. De son côté, les paysages. Du mien, la vie nocturne. Comme il était tard, c’était à moi de gagner. C’est ce que j’ai fait; remporter le droit de la perdre.

La bière de Croatie, la Karlovacko, était cet étrange mélange entre la légèreté des grandes chaînes et les arômes plus prononcées des microbrasseries. Goûteuse, elle n’était pas trop forte, ce qui permettait facilement d’en abuser. Pour certains, ce n’est pas ce que nous avons fait. Avec le recul, je suis de cet avis, que nous avons somme toute été très sages. Il reste que le houblon a joué son rôle. Il a délié les langues, la mienne surtout. Dans la verve d’un discours sans nœuds, j’ai maladroitement expliqué mon point de vue sur le polyamour, mon avis sur les théories qui affirment que la monogamie est un concept dépassé et religieux.

Presque un an plus tard, je ne sais pas trop ce que j’en pense. J’essaie de rester ouvert aux tendances, aux courants pour mieux me comprendre à travers tout ce qui se vit autour de moi. « Far From Home », c’était une série où je m’assurais de faire le tour de l’histoire parce qu’avec 365 jours de peine d’amour, j’essaie de tout te raconter, même ce qui ne s’explique pas très bien, ce que je m’explique encore mal.

Après 264 jours, tout juste avant de n’avoir plus que 100 textes pour y parvenir, je n’arrive pas à comprendre complètement pourquoi elle est partie. Ce que je sais, c’est que dans n’importe quelle situation qui est tirée la vie réelle, il n’y a pas de héros, ni de vilains; les personnages ne sont que des humains qui font du mieux qu’ils peuvent.

En Croatie, à en dire trop, ou à Montréal, en dépression, le mieux que je pouvais n’a pas pu la retenir.

Au moins, c’est maintenant écrit quelque part que c’était aussi de ma faute.