Jour 322 – 8 septembre 2019

365 jours de peine d’amour

Michaël Bédard

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« Le miracle est sur le point de se produire.

Il est imminent.

Le projet secret ne l’est plus […] »

  • Jour 321

C’est le 5 janvier dernier que j’ai appris que j’allais être parrain et c’est cette nuit que je le suis devenu. Ce que ça signifie plus concrètement, c’est que mon meilleur ami depuis 23 ans, que je t’ai présenté précédemment, est devenu père d’un garçon qui porte le nom que je t’ai aussi dévoilé auparavant. Hier, en connaissance que l’accouchement était sur le point de se produire, j’ai utilisé le mot « miracle ». Ensuite, je me suis rendu à l’hôpital, chanceux que les parents veulent de ma présence dans la chambre, pour revenir chez moi quand les contractions se sont avérées plus sérieuses. Entretemps, ma vie au complet a changé. En une nuit, ma perspective sur mon rôle à jouer s’est métamorphosée : je sais dorénavant pourquoi j’existe. D’être aussi intimement lié à la naissance d’un humain ne relève pas du « miracle »; c’est une bénédiction. Ce cadeau que nous avons tous reçu, c’est celui d’un regard nouveau sur ce qui importe.

Assis dans cette chaise berçante, au 3e étage de l’hôpital de ma ville natale, à la contempler, par la fenêtre, pendant que la mère et le père, s’affairent à accomplir les tâches privées qui viennent avec ces titres, je comprends qu’il n’est plus question de moi. À partir de maintenant, c’est plus grand encore. Quelqu’un vient d’entrer dans ce monde et je suis l’une des mains disponibles pour qu’il puisse y marcher et en faire le sien le plus librement possible. Décevoir n’est plus une option et être la meilleur version de moi-même devient le minimum. Il est évident que je ne serai pas parfait, mais j’ai le devoir de viser chaque fois l’excellence parce que je suis l’un des vecteurs pour que le reste soit aussi extraordinaire que sa venue. Peu importe ce qui survient, c’est l’objectif : être au service de ce qui a besoin de moi. Que cette inexplicable mission soit incarnée par un enfant est d’autant plus merveilleux.

Naître, c’est réunir. Dans toute la petitesse de ce qui est né au matin, c’est toute la puissance de la création presque instantanée d’une famille qui s’est révélée jusqu’au soir. D’un ciel gris en matinée à un soleil couchant, ce sont des mondes séparés qui, au crépuscule, se sont cimentés par l’apparition d’un seul être. Il n’aura fallu qu’une journée pour que la magie opère.

Depuis le début, tu en as appris énormément sur mon évolution. De fataliste à pessimiste, j’ai longtemps cherché un sens, une raison pour continuer. Les échecs, la peur, la gêne ont souvent été des excuses, ont trop eu raison de moi. D’ailleurs, tu lis ce texte parce que j’ai été la victime d’une peine d’amour et j’ai même déjà écrit que j’avais songé au suicide. C’est fini.

J’ai, à maintes reprises, essayé de le définir, mais le bonheur, c’est quelqu’un d’autre. C’est concret : nous sommes tous le bonheur de quelqu’un d’autre. La boucle s’écrit d’elle-même alors que j’ai souvent regretté ici la fin de ma propre enfance, mais celle qui débute m’entraîne avec elle. J’y retourne, heureux, parce que bonheur, il est là. Il a un nom. Il existe. Il respire. Il s’effleure, se touche, s’embrasse, se berce. Il fait des sons aigus, pleure un peu, ouvre les yeux, se rendort. Il se tortille, se blottit, chie, aussi. Il a des petites mains, des petits pieds, le nez de son père et la bouche de sa mère. Il a pris forme.  Il est un visage. Il est vivant. Aujourd’hui, je lui ai parlé. Pour la première fois, j’ai pu regarder le bonheur et lui dire « je t’aime » sans avoir peur de le perdre. À tort, j’ai assez gaspillé de temps à croire qu’il était éphémère. La bonne nouvelle, c’est qu’il commence. Il va grandir. Devenir. Changer. La meilleure, c’est qu’on me donne l’occasion d’être significatif, de participer à son déploiement.

Désormais, je n’ai plus le droit d’être malheureux parce que le bonheur, à présent, je le connais.

Parce que depuis ce matin, Enzo est.