Jour 324 – Les astres en transfert

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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C’était étrange dès le départ qu’un garçon de pratiquement mon âge s’appelle Mario. Vieux de quelques années de plus que la majorité, je concevais mal que des parents aient pris la décision de donner un nom avec une aussi mauvaise réputation à un enfant qui allait vieillir dans une toute autre époque que son propre prénom. Après en avoir connu le propriétaire, j’ai découvert le même sens de l’humour, la même désinvolture, le même œil espiègle et le même sourire taquin, narquois, parfois baveux qui peuvent inciter un père et une mère à nommer un nouveau-né de la sorte au tout début des années 90, là où Maxime, Alexandre et Jonathan étaient en voie de peupler les classes du Québec. C’est en plein tournoi d’improvisation, près de deux décennies plus tard, que j’ai rencontré un presque homme qui était aussi singulier que ce que son nom l’indiquait. Au fil des années, nous avons perdu le contact pour mieux se retrouver plusieurs fois, comme les complices d’une amitié qui n’a pas besoin d’être entretenue, qui s’enflamme quand elle est ravivée par des plans rocambolesques. La dernière fois que j’ai vu Mario, c’est en 2017. Le contexte était digne de nous deux : j’ai remplacé dans son équipe d’impro et par la suite, il m’a invité à aller vivre pleinement notre jeunesse dans le bar où il travaillait à l’époque. La soirée s’est terminée aux petites heures alors que je me suis endormi chez lui pendant qu’il continuait la fête avec les gens qui avaient bien voulu le suivre à la maison, cette nuit-là. Le lendemain, après de rapides salutations, je suis retourné vers Montréal avec un vieux chandail qu’il m’avait prêté et que j’ai encore quelque part. Les nouvelles, par la suite, sont venues des réseaux sociaux. La dernière en liste : Mario a une tumeur au cerveau. À 27 ans.

Ce n’est pas tout le monde qui comprend la référence, mais c’est le prénom du créateur de Ferrari. Enzo est apparu immédiatement comme le bon choix. Avec les origines italiennes de son nom de famille, mon ami avait le luxe d’être plus créatif, mais depuis qu’il est né, il n’a jamais été question, à la vue de ses traits, de regretter la décision de le nommer ainsi. Venu une journée à l’avance de la date prévue, il a eu la ponctualité de mettre un baume sur ma vie. Dans l’une des joies indescriptibles que j’ai eu la chance de vivre, il m’a ouvert les portes de ma propre envie de paternité. Il m’a aussi permis de relativiser, de peaufiner ma perspective sur ma vision de plusieurs sujets et m’a donné des pistes de solutions, des réponses à des questions que je me pose depuis aussi loin que je me souvienne. Il est arrivé au bon moment, dans tous les sens du terme.

Deux paragraphes d’un même texte qui offrent des réalités bien différentes. C’est pourtant le même monde. Pendant que de bonnes nouvelles naissent, les mauvaises surviennent. Ce n’est pas terminé pour Mario comme cela commence pour Enzo. Il reste que 27 ans, c’est trop tôt pour être à l’hôpital. Dans les derniers jours, j’ai fréquenté cet établissement qui ne devrait servir qu’à accueillir les Enzo sur la planète, mais pourtant, il est plein de Mario qui se battent pour redevenir des Enzo, pour pouvoir recommencer à zéro. Il faut l’accepter, mais je refuse de me dire que c’est normal. Le paradoxe est vicieux : heureux de connaître Enzo, dévasté à la possibilité de perdre Mario, dans la même journée. L’un est privilégié de vivre alors que l’autre survit. Jamais reconnu pour mon positivisme, je n’ai toutefois pas peur. Au contraire, j’ai la ferme conviction que tout va bien aller. J’y crois pleinement. C’est simple, je sais qu’Enzo va grandir pendant que Mario guérit. Chacun est dans son combat bien à lui, Enzo pour devenir et Mario pour vaincre. Sans le savoir, par moi, ce sont deux destins qui sont liés, deux vies que je m’engage à suivre parce qu’il y a assez de place dans la vie pour Enzo et Mario.