Jour 325 – Le scintillant filant

365 jours de peine d'amour

Michaël Bédard

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Automne 2016

L’alcool a ce pouvoir sur moi, cette emprise vantée par ses propriétés : elle efface en grande majorité ma gêne maladive. C’est pourquoi, une fois de plus, c’est dans un bar que Jean-Michel et moi avons rendez-vous. Le plan est simple. Comme il termine de travailler une heure après la fin de ma répétition, il vient me rejoindre à cet endroit aussi près de l’école que du cinéma où il gravit les échelons plus rapidement que n’importe qui dans l’histoire de la compagnie. À mon arrivée, sobre, j’opte pour une chaise haute, près des fûts, parce qu’elle se trouve devant la télévision où je pourrai écouter le hockey et ne discuter avec personne, la majorité de la population se trouvant dans la portion restaurant, derrière. La commande est exécutée rapidement, une bière d’un bon format, et le service l’est tout autant. Avec ma pinte à la main, je commence l’attente. À ma droite, du coin de l’œil, un homme, mi-quarantaine, debout. Il regarde le match. Attentivement, mais comme s’il savait que je pouvais le voir, qu’il s’était placé juste là pour attirer mon attention. Je ne bronche pas, les yeux rivés sur l’écran et la vision périphérique au travail. Quelques regards furtifs plus tard, il comprend que je suis tenace et il flanche. Il engage la conversation. Plus ou moins réceptif, je pense qu’elle est destinée à n’être que de quelques secondes, qu’elle va mourir après quelques répliques. À ma grande surprise, elle se poursuit.

Déjà, j’en sais énormément sur celui qui parle sans tenir compte du statut de celui qui se trouve devant. Il me raconte tout. De son dernier divorce aux études de son fils, j’ai, à mes côtés, un bon vivant, qui visite le Québec à vélo, complètement charmé, et qui ne manque pas une occasion de me renseigner sur ses États-Unis natales. Ce n’est pas exigeant de bien s’entendre avec quelqu’un comme lui. Passionné, il ne faut que quelques minutes pour qu’il me montre les photos de son voyage, de sa maison, de ses enfants, de son chien. Il insiste vite pour que l’on s’ajoute sur Facebook, pour garder contact. Il fait de même avec Jean-Michel quand il entre. Les échanges se poursuivent à trois, les verres continuent de s’enfiler et cette aventure d’un soir amicale se termine dans une accolade, avec promesse de se réécrire. Dans les mois qui suivent, il aime et commente nos statuts sur Facebook. Nous lui répondons.

Cette soirée est la seule et unique fois où nos routes physiques se croisent.

Maintenant

Hier vivait la journée mondiale de la prévention du suicide. Malheureusement, je n’ai pas porté énormément attention, outre la lecture de quelques témoignages sur les réseaux sociaux. Comme je n’ai jamais été touché de proche par la tragédie de perdre quelqu’un de cette manière, j’éprouve sur ce sujet moins vivement que face à ce que j’ai eu à expérimenter auparavant. C’est normal. La pensée m’est apparue avant d’aller au lit. Cette soirée est la seule et unique fois où nos routes physiques se sont croisées, non pas parce que les géographiques sont trop distancées, plutôt parce que le 28 août 2017, soit 10 mois après cette éclipse dans nos vies respectives, il a pris la décision de s’enlever la sienne. Il s’appelait David et il s’est suicidé. Le mot est dur, mais nécessaire. Ce que j’ai pu deviner, c’est que nul ne comprend. Son entourage est devenu le cliché ultime lié à l’enjeu : personne n’aurait pu envisager que David allait commettre ce geste et tout le monde aurait voulu pouvoir le sauver. La vérité, c’est que personne ne le peut.

Ce que je retiens, c’est que deux ans se sont écoulés depuis et chaque fois que je tombe par hasard sur son profil Facebook, c’est un trouble indescriptible qui s’empare de mon être. Deux ans plus tard, je suis peiné alors que David n’était pourtant qu’un inconnu. C’est là que je me retrouve submergé, de penser que ce que je goûte comme sentiment n’est que la pointe de ce que tout ceux qui le connaissaient davantage vivent au quotidien et lorsque me viennent les souvenirs de cette nuit, l’incapacité de pouvoir prévoir, parler, convaincre m’anime quand même. Tout ce que je peux faire, c’est de m’en servir pour éviter d’avoir à le subir, mais au-delà de ça, ces quelques mots sont un hommage, une trace que je m’engage à laisser pour David qui est parti trop tôt, dont le départ m’affecte encore, sans savoir qu’il allait me marquer au point où sa mémoire serait inscrite quelque part par ce jeune adulte du Québec qu’il a décidé de prendre sous son aile pour une soirée, il y a presque trois automnes, jour pour jour.

Où que tu sois, j’ai choisi aujourd’hui, David, de respecter notre promesse.