La voix irrépressible des âmes sacrifiées

18 décembre, 3 jours après la fin de la COP25

Bien que la 25eConférence des Nations Unies sur les Changements climatiques appartienne désormais au passé, l’inspiration me pousse à vous partager certaines réflexions qui, je l’espère, pourront trouver chez vous ne serait-ce qu’une fraction de toute l’importance que je leur accorde.

J’aurais aimé vous rendre le tout plus rapidement, mais je crois que le peu de recul acquis sur les événements marquants que je m’apprête à vous relater saura jeter un éclairage plus net sur ce qui anima notre quotidien mouvementé de la dernière semaine des négociations de la COP25. Vous trouverez dans les quelques prochaines et dernières chroniques – que j’écrirai lorsque le moment sera venu – les constats généraux que je trace de cette expérience mémorable.

L’objectif étant de laisser pour celle-ci toute la place et d’accorder toute l’importance à celles qui ont le plus marqué mon passage à l’ONU par leur force et leur détermination : les jeunes femmes Autochtones du « soi-disant Canada », comme elles préfèrent se présenter.

 

Celles venues défendre leurs territoires et leurs traditions face à l’arrogance des fausses solutions du monde entier.

À la COP25, nous pouvions les reconnaître sous la bannière du réseau Indigenous Climate Action(ICA) qui est basé à la jonction des territoires non cédés des Anicinabek, des Haudenosaunee et des Huron-Wendat ou, si vous le préférez, à Ottawa.

Avant de vous présenter plus en détail leur mission, je tiens à souligner que leur message trouvait écho dans les discours proclamés par les membres des Premiers Peuples de tous les continents et ce, tout au long du sommet. À l’échelle planétaire, les Autochtones représentent 5% de la population, mais leurs territoires abritent plus de 80% de la biodiversité. Plus de 5000 langues expriment comme autant de fenêtres sur le monde et par autant de cultures et de traditions leurs relations aussi vitales qu’intimes avec la Terre-Mère.

 

Les langues autochtones font face à une toute aussi grande menace de disparition que celle des animaux qui évoluent sur leurs territoires.

À travers le monde, la moitié des langues pourraient disparaître d’ici la fin du siècle selon l’UNESCO. Le fléau est d’une telle ampleur que l’Assemblée générale des Nations Unies a fait de la présente année qui s’achève « l’année internationale des langues autochtones ». Au Canada, plus du deux tiers des 70 langues autochtones sont présentement considérées comme « menacées » d’extinction selon un comité mis sur pied par Patrimoine Canada.

Cet état d’urgence identitaire n’est qu’une des nombreuses raisons qui justifient la raison d’être du réseau ICA et les actions que ses membres déploient.

Dans ses communications, le mouvement se décrit comme un « réseau diversifié et croissant de gardiens du savoir, de protecteurs de l’eau et de défenseurs des terres autochtones plaçant la souveraineté et l’autodétermination au cœur des solutions dirigées par les Autochtones pour la justice climatique ».

 

Lutter contre la crise climatique pour sauver leurs Nations.

Mais pas seulement face aux conséquences du climat. D’abord et avant tout face aux menaces que posent directement les industries extractivistes sur la survie des filles et des femmes autochtones partout au Canada. Violence qui s’attaque ainsi directement au cœur même de leurs Nations. C’est ce qui fait que leur message est si percutant, si vrai, si irrépressible. Rejeter au visage de la société cette vérité crue que personne n’ose reconnaître. Celle que les femmes et les filles Autochtones ne disparaissent pas comme par enchantement. Qu’elles ne sont pas assassinées par hasard. Mais bien que ces drames sont les conséquences directes de l’invasion et de l’exploitation des territoires et des personnes autochtones par notre société coloniale.

Et croyez-moi, ce qui fait vraiment la force de l’organisme, c’est sa capacité à faire porter la voix de ses jeunes. Je me risque à citer vous citer quelques noms qui resteront à jamais gravé dans les mémoires de la COP25 tout en sachant pertinemment que j’occulte ainsi irrémédiablement l’implication vitale de centaines d’autres. Je pense à Nigel Henri Robinson, Eriel Deranger, Kalilah Rampanen, Portia Morin et Ta’kaiya Blaney.

Une partie des membres du réseau Indigenous Climate Action en pleine action au coeur du centre de conférences de la COP25 pour exiger des autorités canadiennes et albertaines le rejet du projet Teck de mine de sables bitumineux.

 

L’envers douloureux de la marche historique pour le climat

Pour Nigel et Ta’kaiya, nos parcours s’étaient déjà croisés en marge de la marche historique pour le climat tenue à Montréal le 27 septembre dernier.

J’ai en tête un souvenir impérissable d’une prise de parole désarçonnante de vérités crues. Un discours de Ta’kaiya aux sages impacts proportionnels à sa force de caractère, tenu un certain 25 septembre au soir dans un événement intitulé « Voix autochtones pour le climat ».

C’est aussi elle, la jeune femme de la nation Tla A’min,qui avait eu le courage de dénoncer les bousculades et insultes racistes qui étaient fournies aux personnes Autochtones par des manifestant.e.s durant la marche mondiale deux jours plus tard. Au moment des faits, j’étais assez loin d’elle pour l’assister, mais je ne doute pas une seule seconde de ce qu’elle a rapporté courageusement par la suite. Ayant eu le privilège de tenir la bannière de front de la marche en étant sélectionné pour faire partie des 15 jeunes allochtones qui accompagnaient 15 jeunes Autochtones du Réseau jeunesse des Premières Nations / First Nations Youth Network, j’étais aux premières loges pour observer la scène générale. De mes propres yeux, j’ai vu des centaines et des centaines de personnes bousculer nos frères et nos soeurs des Premières Nations, emportées par une frénésie virale de prendre en photo Greta Thunberg qui nous faisait l’honneur de sa présence. Tant et tellement qu’avec quelques autres membres de la délégation de tête, nous avions dû passer l’entièreté de la marche à repousser vers l’arrière les gens qui tentaient de se frayer sans révérence un chemin au-devant de la parade.

Puisque je les reconnais aussi comme des frères et des sœurs, je peux témoigner de toute la sincérité et de la bonne volonté des démarches réalisées par les membres des différents groupes environnementaux qui ont uni leurs efforts pour créer un espace sécurisant pour les personnes Autochtones au front de la marche mondiale. Je sais que mes ami.e.s sont encore affecté.e.s par l’impact de ce débordement de foule. C’est pourquoi je tiens à leur adresser ici une fois de plus mes plus sincères remerciements pour cet espace d’inclusion sans précédent qu’ils ont créé de toute pièce de même que toute mon admiration pour les leçons d’écoute, d’humilité, d’empathie, de respect et de partage qu’ils ont su retirer du résultat fâcheux.

On a beau avoir toute la bonne volonté du monde, je crois que pour changer le monde il nous faudra veiller à accorder une place centrale à toutes ces valeurs si difficiles à concilier et à exprimer dans les moments de grande tension et d’échec. Et c’est pourquoi, pour l’avoir vu à l’œuvre, la jeunesse du mouvement environnemental du Québec, je crois sincèrement en leur capacité d’y parvenir.

Encore sous le choc – et je le suis toujours, j’écrivais tout de même deux jours plus tard que « cet incident ne fait que nous rappeler toute l’importance et notre priorité collective de veiller à décoloniser sans délai notre société avide de justice climatique et sociale jusque dans ses plus infimes et grands mouvements citoyen ». À trois mois de la COP25, je ne croyais pas si bien dire…

Ta’kaiya Blaney, à droite, aux côtés de Janika Michel, à gauche, et de Uapukun Mestokosho, au centre, sur la scène à la fin de la marche mondiale pour le climat du 27 septembre 2019 à Montréal qui a réuni 500 000 personnes. ©Ivanoh Demers

 

Nos voies bifurquèrent par la suite, comme c’est trop souvent le cas entre mouvements autochtones et allochtones.

Vous devinez donc ma grande joie de constater la présence du Indigenous Climate Actionà la COP25. Et, il me faut le dire, ses membres ont mené une mobilisation de tous les instants et de tous les lieux à Madrid. Partout, tout le temps. Depuis l’enceinte de l’ONU, tant pour dénoncer le projet Teck de mine de sables bitumineux en Alberta que pour offrir des ateliers d’éducation populaire sur l’impact de l’extractivisme sur les peuples autochtones du Canada. À travers les rues de la capitale espagnole durant la marche pour le climat. Et jusqu’à se rassembler courageusement devant l’ambassade des États-Unis pour honorer la mémoire des femmes et des filles Autochtones disparues ou assassinées.

Dès que je fus informé de leur présence, je n’ai pas hésité une seule seconde à écrire un mot à Ta’kaiya pour l’inviter à se joindre à cette fameuse première conférence de presse du mouvement Fridays For Future (FFF) que j’annonçais dans ma première chronique.

Ce qui nous conduit à boucler le fil des événements éprouvants moralement que je vous relatais en ces termes dans ma deuxième chronique :

« Plus d’une semaine après le début de la COP25, j’éprouve l’amère et profonde déception de constater que la jeunesse autochtone de par le globe n’occupe aucune place véritable à bord du vaisseau de la justice climatique propulsé par le groupe FFF ».

 

C’est ici où j’arrive au cœur des détails que je n’avais alors pas eu le courage de vous décrire.

L’affaire c’est qu’avant de monter sur la tribune pour prendre part au point de presse, des organisatrices du mouvement FFF ont demandé à Ta’kaiya Blaney et Kalilah Rampanen qui l’accompagnait de se limiter à faire un chant de clôture au lieu de débuter la conférence de presse en livrant au monde entier les enjeux climatiques et environnementaux qui affligent les Autochtones du Canada. Pire, quand vint leur tour de parole, à la fin, il ne leur restait qu’environ 1 minute 30 secondes. L’enfer.

Voyant que les choses se déroulaient complètement à l’opposé de ce que nous espérions, avec quelques autres jeunes du Québec, nous avons tout de même encouragé Ta’kaiya et Kalilah à monter sur la tribune et à prendre le temps de livrer leur message. De la manière qu’elles le voulaient. Ce qu’elles ont fait de manière admirable dans les circonstances.

Le lendemain matin, je me réveillais en voyant la story Instagram de Ta’kaiya qui disait s’être sentie tokenized. Autrement dit, avoir été utilisée comme Indienne de service.

Capture d’écran de la story Instagram de Ta’kaiya au lendemain du premier point de presse du mouvement Fridays for future.

 

TOKENIZED

Je vous épargne la montagne d’émotions par lesquelles je suis passé durant les jours qui ont suivi. Concernant mon retrait du mouvement FFF après les avoir pressé à décoloniser leur structure, je ne vous apprends rien, tout est décrit dans ma précédente chronique. Je poursuivais cependant la mission d’adresser à Ta’kaiya et Kalilah mes plus sincères excuses à titre personnel pour les avoir embarquer dans pareil guêpier. Après un courriel à cet effet, ce n’est que le lundi suivant que j’ai pu rejoindre les membres du ICA qui tenaient une action contre le projet Teck de sable bitumineux en Alberta. L’échange que j’ai eu avec Ta’kaiya par la suite fut très libérateur, bien que nous partagions tout à fait le constat d’à quel point il était difficile pour les personnes Autochtones de faire entendre et comprendre leur message à l’intérieur des murs de l’ONU, jusque dans les mouvements de la société civile réclamant pourtant avidement la justice climatique.

Leur message, que je tente dans cette chronique peut-être bien maladroitement, en est pourtant un d’inclusion. Il vise un monde meilleur où toutes et tous vivront ensemble. Pas seulement les Autochtones à l’exclusion du reste du monde.

 

Mais plus important que tout :

Je crois que leur message porte la clef des solutions balayées pour nous rapprocher de l’équilibre brisé avec le territoire que nous occupons.

Il ne fait aucun doute à mon esprit que si nous souhaitons nous sortir de la crise climatique, il nous faudra entreprendre d’autre voies que celles pavées par le système qui nous y a conduit. Alors pourquoi ne pas écouter les voix irrépressibles des âmes, sacrifiées certes, mais qui subsistent toujours en harmonie avec la nature? Il n’y a rien de mystique là-dedans. C’est aussi simple que le fait que les traditions autochtones sont précisément fondées sur cette notion d’harmonie avec la nature.

Pas besoin de chercher bien loin pour se convaincre que la gestion du territoire par les Autochtones réussit là où notre système de « conservation » des ressources naturelles ne fait qu’échouer lamentablement à répétition. Prenons simplement le cas du caribou forestier. Alors que se succèdent depuis des siècles à la barre des décisions critiques pour leur survie des ministres qui n’ont rien de biologistes.

Je saisis bien la controverse qu’une telle proposition peut soulever dans les foyers de notre région, mais je me range tout de même du côté de Mélissa Mollen-Dupuis qui suggérait tout récemment dans une admirable lettre ouverte publiée dans La Presse, de

« Confier aux Premières Nations la responsabilité de protéger le territoire en créant des aires protégées autochtones reposant sur une vraie vision d’avenir, loin de la pratique de conservation discriminatoire subie par le passé. Ce serait un pas énorme pour une réconciliation avec les Premiers Peuples, avec le caribou et avec la nature qui soutient notre existence. »

Il faut se dire les choses franchement. C’est quoi notre but comme société ? Sauver les caribous ou les exterminer ? Si on veut les sauver, que l’on confie leur protection à ceux qui l’assurent depuis des millénaires, plutôt qu’aux gens qui participent à leur éradication depuis à peine quelques décennies ! À un moment donné, il faut arrêter de prétendre que qu’un huard ça vaut quatre caribous.

Mais quittons nos forêts matures décimées pour retourner à Madrid, car le plus marquant de notre récit reste à venir..!

 

La violence, l’expulsion, l’absence d’excuses

Plus précisément mercredi le 11 décembre, où s’effectua le virage décisif de mon passage à la COP25. Grâce à la couverture d’ICI Abitibi-Témiscamingue, les faits ahurissants de l’après-midi ont pu être rapporté à l’ensemble de la région. Je parle bien de l’expulsion brutale de l’ONU de centaines de personnes Autochtones du monde entier et de leurs allié.e.s qui s’étaient rassemblé.e.s pour réclamer que leurs droits soient reconnus et respectés dans la Convention des Nations Unies sur les changements climatiques. En tentant de m’interposer entre les forces de « l’ordre » et les Autochtones qui livraient leur appel à la justice devant les caméras du monde entier, j’ai vu énormément de violence inutile. J’ai vu une femme être frappée sévèrement par un garde de l’ONU.

Les événements se déroulèrent très rapidement et dans un chaos généralisé. Mais en gros, la sécurité est parvenue à scinder la foule en deux et à refouler sans ménagement le groupe dont je faisais partie à l’extérieur du bâtiment par une large porte de garage sortie de nulle part. Celle-ci fut aussitôt refermée malgré les vives protestations et les cris de panique des gens de la société civile répartis de chaque côté du mur. En voyant des enfants, des jeunes, des femmes et des personnes âgées se faire retirer brusquement leurs accréditations, nous avions vraiment le sentiment que seules la poignée de journalistes emportés dans la mouvance ainsi que les caméras de nos appareils cellulaires nous prémunissaient d’une plus grande violence.

Pendant ce temps, Greta Thunberg, qui était à quelques pas à l’intérieur de l’enceinte, était escortée en lieu sûr par des gardiens de l’ONU comme si les Autochtones avaient dirigé un quelconque attentat. Comme s’ils n’avaient pas eux-mêmes été à l’origine du vent de panique par leur répression injustifiée. Le secrétaire général des Nations Unies, lui-même qui nous avait appelé quelques jours plus tôt à accentuer la pression sur le sommet, poursuivait sa conférence juste de l’autre côté de la porte comme si rien de toute cette injustice climatique n’avait lieu dans ses propres murs.

Sortir de la souricière dans laquelle nous fûmes confiné.e.s pendant deux heures au froid ne fut pas une partie de plaisir. Nous pouvions néanmoins compter sur la force vive que nous inculquèrent les prises de parole courageuse entremêlées de larmes et de cris du cœur de ces hommes et de ces femmes de tous les continents qui conservent et transmettent depuis des millénaires ce pouvoir incessible de résistance aux abus des systèmes dominants et oppresseurs.

Avec Marie-Clarisse Berger, la seule autre membre de la délégation d’ENvironnement JEUnesse à avoir été expulsée, nous avons escorté vers la sortie le petit détachement d’une dizaine de femmes et de filles Autochtones du Canada, dont Ta’kaiya et Portia, dans l’espoir de convaincre les gardiens de l’ONU de laisser passer en priorité la mère qui avait été séparée de sa fille restée à l’intérieur dans le tumulte. Il faut souligner la compréhension et la bonne collaboration du chef de l’unité onusienne. Ce qui n’enlève rien à l’intimidation que nous avons subi de la part de la police paramilitaire qui nous attendait à la sortie de l’enceinte du centre de conférence avec des soldats aux 5 mètres, fusils d’assaut et tank bien en vue. Une démonstration de force complètement injustifiée face à quelques personnes pacifistes qui avaient initialement dû traverser un poste de sécurité pour pénétrer dans la COP, confirmant ainsi l’absence de tout objet dangereux dans nos rangs. Il ne faut cependant pas s’étonner de ces agissements de la police espagnole, elle qui n’avait alors pas fini d’essuyer le sang catalan sur ses armes fourbies pour étouffer le mouvement indépendantiste.

L’après-midi tirait à sa fin lorsque nous parvînmes à rejoindre nos camarades inquiet.ète.s confiné.e.s à l’intérieur. Nous devons à l’ensemble de la délégation canadienne tout leur support et leurs actions posées pour convaincre la négociatrice en chef du Canada d’agir pour rendre les accréditations aux personnes affectées. Ce qui fut fait lorsque l’ONU leur rendit raison tard dans la nuit, paraît-il. Sans jamais, toutefois, nous adresser la moindre excuse.

Le mur sur le point de se refermer pour nous confiner à l’extérieur des murs de la COP. ©Andréanne Moreau

 

L’occupation de l’ambassade

À peine rescapé.e.s du branle-bas de combat, nous replongions dans l’action. Le soir même, le nouveau ministre fédéral de l’environnement, Jonathan Wilkinson, conviait à un cocktail les personnes canadiennes présentes à la COP. Nous ne pouvions tout simplement pas rater cette occasion de jeter les projecteurs sur les revendications défendues par les jeunes Autochtones du pays. Nous avions donc convenu de rejoindre les membres du Indigenous Climate Action dans le McDonald tenant pignon sur rue juste en face de l’ambassade.

Notre but était simple : interpeller le ministre juste après son discours. Ce seraient Ta’kaiya et Portia qui mèneraient l’action.

La tâche des allié.e.s consisterait à sortir et brandir au moment convenu affiches et bannières que nous dissimulerions sous nos vêtements pour passer la sécurité.

Je ne vous cache pas le stress qui m’habitait une fois que nous avions réussi à entrer sans encombre dans la demeure.

 

Elizabeth May à la rescousse

Le problème, c’est que le ministre ne nous a pas donné le temps d’agir après son discours avant de quitter précipitamment l’ambassade. Il fallait s’ajuster, sans possibilité de se consulter. Ta’kaiya eu alors la brillante idée d’approcher nulle autre qu’Elizabeth May, la cheffe du Parti Vert. Aussitôt avisée du plan, la voilà qui montait sur la scène pour poursuivre l’improbable scénario absurde où elle s’est mis à crier super aigu et à gesticuler pendant 30 secondes comme nous pouvons imaginer qu’elle seule puisse le faire pour ainsi rameuter tout le monde autour du lutrin. Lorsqu’elle arriva au bout de son souffle, moment qui coïncida avec le silence de l’assistance qu’elle avait su imposer de si embarrassante manière, elle dit simplement « deux jeunes femmes Autochtones veulent vous adresser quelques mots, merci ».

Elizabeth May sur le point de céder la tribune à Ta’kaiya et Portia. ©Félix Giroux

 

C’était surréel, spectaculaire.

Au lieu d’imposer notre action de manière précipitée, voilà que Ta’kaiya et Portia montaient sur la scène de manière tout à fait légitime pour adresser aux personnes en présence un discours qui restera à jamais imprimé dans l’âme des personnes en présence. Particulièrement dans celles des lobbyistes de l’industrie pétrolière et gazière qui maraudaient autour des hauts fonctionnaires complaisant.e.s.

« Nous ne sommes pas des activistes. C’est une nécessité. Un acte de survie. Le travail que nous faisons sur le front est pour vos enfants, tout autant que pour nos enfants qui demeurent criminalisés par le système de justice canadien. Le Canada ne peut prétendre être un champion climatique et de la « réconciliation » tout en permettant à des industries d’implanter leurs mégaprojets qui détruisent nos territoires et polluent notre eau. Nous posons ces gestes afin que nous, femmes Autochtones, ne soyons pas ciblées par des intérêts pétroliers et gaziers. Agressées et tuées par des camps de travailleurs. Afin que nous ne soyons plus affectées par la violence envers le territoire qui menace directement les femmes et les filles Autochtones. »

Ainsi se résume l’essence du discours qui dura une bonne quinzaine de minutes, entrecoupées de nos interjections « RESPECT » lorsque nous sentions que les hommes à cravates tentaient d’enterrer le message vital du fond de la salle. L’atmosphère était tendue, à couper au couteau. Nous sentions tout de même le soutien et l’écoute des premiers rangs entourant la tribune, principalement composés de femmes, de personnes Autochtones et des personnes de la société civile.

 

 

Le reste de la réception demeura marqué par notre action.

Nous occupions l’espace conquis, victorieux.euses, alors que les lobbyistes en complets, eux, longeaient les murs de marbre froid.

J’ai été marqué par la rencontre de Dakota Norris, un jeune homme de mon âge membre d’une délégation de Premières Nations des Territoires du Nord-Ouest ayant fait le déplacement à Madrid dans l’espoir de convaincre les Nations Unies du devoir de protéger les caribous de l’Arctique. Inutile de vous dire que même si nous échangions en anglais, au fond de nous, nous parlions la même langue de la lutte pour la protection du vivant.

 

Parce que c’est aussi ça, la réalité de la voie irrépressible des âmes sacrifiées.

C’est un message qui est loin d’être porté par une poignée d’individus. C’est un appel profondément enraciné au territoire. Un appel qui se veut celui de toutes les nations du pays, du monde, qui cherchent à préserver ce qu’il nous reste de naturel, pis à réparer ce qu’on a laissé détruire.

Il m’est certainement impossible de décrire toute la force de ces personnes qui mènent de telles actions pour la survie de leurs peuples et qui continuent de se faire tabasser jusque dans l’enceinte des Nations Unies et ignorer jusque dans l’ambassade qui devrait leur servir de refuge.

La réalité à laquelle nous faisons face maintenant que le COP25 appartient au passé, c’est que l’ONU a une fois de plus balayé sous le tapis la reconnaissance des droits autochtones, tolérant ainsi et accentuant même les menaces et les souffrances intenables qui les affligent au plus fort de la crise climatique.

La réalité, c’est que les États coloniaux du Canada et du Québec continuent d’aliéner à des intérêts pollueurs multinationaux le droit sacré des peuples autochtones d’évoluer sur un territoire susceptible d’assurer leur survie. Et ce, en dépit de tous leurs propres rapports de leurs propres commissions d’enquête qui les exhortent à arrêter ce génocide.

 

~ ~ ~

Ça m’a fait du bien de dépasser encore largement la limite d’un texte raisonnable pour vous livrer ce qui m’habite suite à la 25eConférence des Nations Unies sur les Changements climatiques. J’ai pour habitude, par nature, de conclure chaque intervention en laissant s’exprimer ma flamme d’espoir à toute épreuve. Aujourd’hui, ce long exposé n’avait d’autre but que de diriger votre attention vers celles et ceux qui m’ont le plus apporté de chaleur humaine et de confiance dans la voie à suivre pour la suite du monde. Vous les connaissez sûrement un peu mieux désormais.

Je ne saurais mieux conclure qu’en relayant une fois de plus les paroles de Ta’kaiya qui insiste sur le fait que « les Autochtones n’ont pas de relation mystique avec le territoire ou de responsabilité mystique à protéger la planète. Ce doit être une responsabilité que nous devons toutes et tous partager pour partager le futur ».

À les voir aller, porter ce message de survie tout en plaidant pour un avenir harmonieux commun, je reconnais pleinement à quel point ce fut facile pour moi de me rendre à la même place, à l’ONU, pour porter la voix des enjeux de ma région natale. Homme Blanc, bien nanti, hétéro, scolarisé. Je suis dans la bonne catégorie. J’ai jamais à me justifier. J’ai le système de mon bord.

La moindre chose qui me revenait à faire une fois de retour à la maison était d’essayer de rendre à ces personnes extraordinaires tout le respect qu’elles méritent pis de vous inviter à accorder toute votre attention aux pistes de solutions qu’elles proposent.

Et le plus beau dans tout ça, c’est qu’un seul clic vous sépare de leur réseau : https://www.indigenousclimateaction.com