Ça va mal à la C(h)OP! – 2e chronique d’un Amossois parti à l’ONU pour le climat

Les tourments, la quête de Justice climatique et la relève de la rue

Madrid, 8 décembre, jour 7

 

Dans les lignes qui suivent, je crois bien – du moins je l’espère – que vous comprendrez la raison du silence radio que j’ai entretenu bien malgré moi depuis les cinq derniers jours.

C’est pas facile sur le moral ici.

Par cette chronique, j’espère pouvoir partager avec les gens de ma région que j’aime toute l’importance pour nous de ce qui se trame au sommet de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.

Mais reprenons où l’on s’était laissé, à 3h du matin mardi passé, où j’en venais à la conclusion que le mieux qu’on avait à faire, nous les jeunes de la société civile, c’était de répondre à l’appel à l’action du secrétaire général des Nations Unies. Un appel à l’action aussi simple que colossal se résumant à projeter toute la pression du monde sur les représentant.e.s des États, dans l’espoir de faire aboutir les négociations internationales vers une cible viable de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Une courte nuit de quelques heures et le trajet quotidien à bord du métro centenaire plus tard, je rejoignais la trentaine de jeunes de l’illustre mouvement Fridays for future (FFF) pour une première dans l’histoire de l’humanité. Une conférence de presse réunissant sur scène des jeunes en provenance de tous les continents du globe.

Notre mise en garde lancée aux dirigeant.e.s de ce monde chaotique se voulait aussi simple et colossale à remplir que la mission que l’ONU venait de nous déversait de ses hauteurs. Pour reprendre les mots exacts de ma grande amie Léa Ilardo (Amossoise d’adoption depuis qu’elle a pagayé l’Harricana cet été pour protéger notre fleuve contre le projet Gazoduq) qui a pris la parole au nom de l’Amérique du Nord en reconnaissance de son engagement phénoménal à l’origine et au front du mouvement panquébécois la Planète s’invite à l’Université, « vous pouvez être certains que nous n’arrêterons pas notre mobilisation tant que vous n’agirez pas comme de vrais leaders ».

 

Des jeunes de chaque continent s’unissent pour lancer le même appel à l’action urgent aux gouvernements de tous les États du monde.

 

Devant une salle bondée de journalistes, une revendication implacable se dégageait de l’ensemble des allocutions. Au cœur de la réponse attendue à la crise, la jeunesse exige ce qui ne connaît aucun précédent nulle part en ce bas monde :

 

La justice climatique

Cette première action propulsait en trombe l’agenda du mouvement FFF qui promettait déjà une ambitieuse escalade des moyens de pression avant même que la fumée de ce tonitruant coup de semonce ne se soit dissipée.

Deux nuits tout aussi courtes passèrent, à la différence près qu’elles furent profondément perturbées par une charge d’émotions alimentées par autant de désarroi et de déroute, pour des raisons qui ne sont pas étrangères à ces termes, « justice climatique », qui ne m’ont alors jamais semblés autant inaccessibles.

 

Je reviens de loin grâce au pueblo

 

Je reprends la plume aujourd’hui en grande partie grâce aux événements de vendredi soir. 500 000 personnes prirent d’assaut les rues de la capitale pour en rajouter à la pression populaire ployant sur les travaux de la COP25. Un demi-million de personnes en soutien à notre douloureuse mission impossible de l’intérieur. Un baume féérique, légendaire. Comparable en tous points à l’énergie qui se dégageait de la marche mondiale pour le climat du 27 septembre dernier à Montréal où l’on m’avait rendu le privilège de tenir la bannière de front au cœur d’un groupe formidable de 30 ami.e.s Autochtones et allochtones aux devants d’une foule toute aussi imposante qu’ici, à Madrid, avant-hier.

 

Une infime portion du tsunami humain de Madrid pour mettre la pression sur le sommet de la COP25. Sur la bannière de front, l’appel des jeunes à la justice climatique.

 

À la différence qu’à Montréal, au premier rang de la manifestation, nous incombait la lourde tâche d’encadrer la petite fille à l’immense fardeau.

 

Puisque la grande question se pose…

Alors oui, je l’ai revue, et de tout aussi près, à son arrivée à la COP25.

Ça faisait une heure qu’entre camarades d’infortune, on manifestait pacifiquement en occupant l’entrée du hall principal par un sit in d’anthologie. La tension qu’imposait notre silence de mort et notre air de marbre épuisé atteignait son paroxysme lorsqu’émergea, au milieu du tableau tel un animal effrayé, chétive, la petite fille à l’immense fardeau.

Vous l’aurez deviné, son nom, à la petite fille à l’immense fardeau, est nul autre que Greta Thunberg.

Vint ensuite le moment de lever la séance sous un tonnerre de « What do we want ? Climate justice ! » revendicateur.

Puis, l’enfant à l’enfance liquéfiée retrouva sa cape d’isolement sous l’essaim de caméras qui l’assaille depuis où qu’elle aille, à l’image des nuées de mouches noires qui caractérisaient tant l’Abitibi naguère, en cette époque si proche et si lointaine à la fois où le règne des insectes trouvait encore, chez nous, un refuge face à la désertification et à l’assèchement de leur royaume.

 

Alors c’est ça, un climat de justice ?

Pour tout vous dire, de la revoir ainsi, apeurée, amaigrie, vulnérable, isolée, ça m’a fendu le cœur. Pour de bon. J’en ai vu de toutes les sortes depuis que je milite pour la protection de notre planète, mais cette shot-là, ce fut celle de trop. J’ai craqué.

L’évidence s’est imposée d’elle-même : je venais de signer mon dernier événement au front de Fridays for future.

Avant de poursuivre, je tiens à insister sur un point. L’admiration et le respect que je porte envers le mouvement de la jeunesse pour leur implication à la lutte contre la crise climatique n’a pas de limite et demeurera à jamais sans borne.

Je crois que le monde entier doit une reconnaissance absolue à l’apport qu’ont eu ces jeunes pour leur contribution à soulever l’urgence climatique en allant jusqu’à évoquer courageusement leur survie incertaine du futur qu’on leur réserve si rien n’est changé drastiquement. Ce qu’on manque souvent de rappeler, ce sont les sacrifices et les risques immenses que ces jeunes-là, notre relève, acceptent de courir pour se livrer à fond dans la cause qui les unit. Je ne compte pas le nombre d’ami.e.s qui ont choisi courageusement de retarder leurs études ou de mettre en péril la réussite de certains cours pour pouvoir investir toutes leurs énergies lorsque le moment vient de mener un effort concerté.

Ceci dit,

Ça ne veut pas dire pour autant que le mouvement est sans faille. Il faut éviter par-dessus tout de freiner l’élan, et rien dans ce qui suit ci-dessous ne vise à diminuer l’autorité morale de ces jeunes qui sont avant tout des êtres humains exceptionnellement altruistes et dévoués.

Je crois cependant que toute personne doit trouver la chaise qui lui convient dans cette bataille. J’ai simplement réalisé que la mienne n’était plus à bord de FFF.

Sans insinuer que le mouvement souhaite cette surcharge, il n’y a rien de juste à mon sens de laisser autant de pression et d’attentes sur les frêles épaules de Greta Thunberg. En tolérant ce cirque humain, c’est la société toute entière, et non seulement FFF, qui se complait à détourner les yeux du monde entier du sort tragique de centaines de millions d’autres enfants. Des millions d’enfants pour qui la crise climatique n’est que promesse de soif, de famine, d’exil, de travail forcé, de rêve volé, de mort. Des enfants pour qui la dénonciation de ces injustices rime, pour les « grands » de ce monde, avec incrédulité, pitié, menace, violence, abus physiques et sexuels.

Depuis mon arrivée à la COP25, laissez-moi vous dire que c’est la voix de ces héroïnes et de ces héros, enfants sans enfances refusant de se faire traiter de victimes au plus fort de leur combat, qui fait le plus trembler les murs des Nations Unies.

Encore une fois, je n’insinue aucunement que Greta Thunberg souhaite détourner l’attention du monde entier à la situation dramatique des enfances ravagées par la crise climatique, bien au contraire. Elle-même a tenu à s’excuser d’attirer autant les projecteurs sur elle, même si à mon sens, elle est la première atteinte par cette frénésie médiatique invivable.

La principale raison pour laquelle je sens le besoin de décrocher du mouvement FFF est que j’ai bien vu que mon implication à bord de ce groupe n’aura jamais une aussi grande influence qu’une simple apparition de la petite fille à l’immense fardeau.

Ainsi donc, je prenais violemment conscience que ma niche ne résidait pas au sein de ce mouvement. De retour dans le néant, je retournais à l’âpre mission de la retrouver ailleurs, pour tenter de faire régner en ce bas monde, à ma manière et avec mes limites, un peu plus de justice climatique.

 

L’apogée du colonialisme

Mais à mes yeux, la plus grande injustice qui secoue le temple de l’ordre mondial demeure l’attitude réservée aux Autochtones.

Je ne compte plus les exemples de discrimination, de mise à l’écart volontaire et de racisme à leur encontre de la part des forces en présence. À commencer par leur salle de présentation ridicule, cachée à la vue de tous derrière un mur de divertissement dans une aire commune bruyante. Autre exemple révélateur : les négociations des diplomates experts à la lutte aux changements climatiques qui tergiversent depuis 2015 lorsque vient le temps de leur reconnaître des droits particuliers dignes de leur relation vitale avec la Terre-Mère.

 

L’espace réservé aux Premiers Peuples, derrière un mur dans une salle envahie par des compagnies de marketing écoblanchissant, à l’écart du vrai bâtiment où se passent les négociations des Nations Unies.

 

Mais ce qui m’a le plus atteint, blessé cette semaine, fut de constater que cette endémique exclusion systémique s’est propagée jusqu’au cœur du mouvement de la jeunesse, pourtant si « inspirant et porteur d’espoir » pour le plus grand nombre.

Plus d’une semaine après le début de la COP25, j’éprouve l’amer et profonde déception de constater que la jeunesse autochtone de par le globe n’occupe aucune place véritable à bord du vaisseau de la justice climatique propulsé par le groupe FFF.

Avant de me retirer du mouvement FFF, j’ai pris soin de rencontrer les jeunes au cœur du mouvement pour leur partager mon inconfort à cet égard et pour les inviter à revoir les fondements de leur structure pour ne pas commettre l’erreur de répéter les injustices envers les Autochtones qui érigent les monuments colonialistes, extractivistes et capitalistes qu’ils œuvrent à détruire. Je les rejoins à fond sur le but visé, ce qui ne m’empêche pas d’éprouver des réserves irréconciliables avec la manière de s’y rendre.

Encore une fois, loin de moi le souhait de descendre en flamme le mouvement de la jeunesse. Suite à mon intervention, j’ai senti un réel désir sincère d’avancer dans une direction plus inclusive et de songer à entamer le difficile exercice de décolonisation de l’appareil. Si je leur ai confié ça avant de me retirer, c’est aussi parce que je crois en leur capacité d’y parvenir. Tout roule tellement vite pour elles et eux, je souhaite ardemment qu’elles et ils trouveront le temps de ralentir pour rebâtir de manière plus sécurisante culturellement.

 

La justice est un chemin, pas un but

Au risque de me répéter, en vous confiant mes états d’âme et de cœur, je ne cherche aucunement à vous décourager envers le mouvement de la jeunesse en particulier, ou de l’effort climatique mondial en général. Simplement, si l’on prétend vouloir atteindre un idéal de justice, la première chose à faire est de reconnaître ses erreurs, puis de veiller à ne pas les répéter.

Ce que je souhaite savoir demeurer dans vos âmes et consciences à la fin de cette lecture, c’est la profonde certitude qui m’anime au moment où j’écris ces lignes. Une certitude inébranlable que toi, moi, nous, pouvons insuffler cette transformation empreinte de justice dans nos actions nécessaires pour nous en sortir.

La justice, qu’elle soit climatique ou sociale, ce n’est pas un but. C’est un chemin. On ne parviendra jamais à une destination nommée « justice » en empruntant le sentier de la guerre civile.

 

Partout sauf au sommet

Comme je vous le partageais plus tôt, la marche de vendredi soir sous les chants d’un demi-million de personnes dans les rues de Madrid m’ont réinsufflé cette bouffée d’oxygène que je désespérais à trouver dans les immenses halls sans fenêtres saturés en CO2de la COP25.

Comme plusieurs membres de la délégation du Québec qui m’accompagnent ici – et dont certaines portent à jamais sur le cœur les effigies et les ressentiments marqués au fer rouge de plus d’une dizaine de COP, j’ai compris que si cette source vitale d’énergie renouvelable à l’infini parvient difficilement à s’exprimer à l’intérieur des Nations Unies, on la retrouve sur chaque territoire du globe.

 

Sur le terrain

Que ce soit par million dans les rues de Madrid ou de Montréal ou aux abords vierges de notre esker aussi chéri que menacé par une autre multinationale se donnant des airs de sauveuse.

Chez nous, ce souffle d’énergie, on le retrouve de manière toute aussi vive sur chaque parcelle de terre défrichée à la sueur du front des colons de l’Abitibi que par-delà l’étendue des confins de la Terre-Mère de nos sœurs et frères Anicinabek.

Il respire dans chacune de nos cellules. Il fait battre nos cœurs à l’unisson. Au rythme de la même volonté de survie et de protection de ceux qu’on aime.

 

Écosystème aux abords de l’esker Saint-Mathieu-Berry aussi féérique que menacé par l’industrie minière pour qui nous devons poursuivre sans relâche notre chemin vers la justice.

 

J’ai retrouvé mon aplomb vendredi soir, dans les rues de Madrid

Et ça tombait bien pour le ministre de l’Environnement et de la Lutte aux Changements climatiques, Benoit Charette, parce que je le rencontrais ce matin avec les autres membres de la société civile.

Mais cet autre épisode marquant de mon séjour, ou du moins ce qui m’est permis de vous raconter, fera l’objet d’une prochaine chronique.

Pour l’heure, alors que je complète la présente dans un café bondé du centre-ville de la capitale, j’entends dédier tout mon être à la représentation des voix abitibiennes oubliées à chaque échelon des instances démocratiques qui sont supposées nous représenter. Et ce, que ce soit au niveau municipal, de la MRC, du gouvernement du Québec, du gouvernement du Canada ou des Nations Unies.

 

C’est pour ça que je suis venu ici

J’ai enfin trouvé – ou plutôt retrouvé – la raison de ma présence ici. Mes nuits de sommeil ne s’en portent que mieux, rassurez-vous. Je suis ici pour porter la voix de la réalité climatique et environnementale de chez nous, peu importe comment on l’appelle.

Pis comptez sur moi, ils n’ont pas fini de l’entendre, cette voix forte et qui ne sera jamais tue, celle de notre région toute entière qui souhaite cesser d’abuser des richesses de la terre et qui ne demande qu’à participer à la stratégie de lutte contre la crise climatique d’une manière juste et réparatrice.

La vérité affirmée sans cesse par la science, c’est qu’on ne peut plus continuer à pousser l’exploitation de notre région au rythme effréné actuel. On ne peut plus se permettre de répéter les erreurs du passé, pis c’est sans compter sur le fait que nous n’avons toujours pas réparé les cicatrices béantes héritées tout au long du siècle parcouru depuis la colonisation de la région. Et je suis certain de ne pas être le seul à n’être pu capable qu’on soit considéré.e.s comme le coffre-fort des milliardaires étrangers, d’être dépouillé.e.s de notre humanité pour mieux être réduit.e.s au titre de région ressource, de voir toute la beauté de notre nature unique être sacrifiée au profit d’intérêts inconnus poursuivant un dessein criminel pour la survie de nos enfants.

Je n’appelle pas à la fermeture de la région, j’appelle à sa libération, à la justice. Il y a une place pour tout le monde qui aime l’Abitibi dans mes rêves. Il nous faut simplement emprunter sans délai le chemin de la justice climatique et environnementale dont nous nous sommes écarté.e.s depuis trop longtemps.

À bientôt région patrie, je pense à vous, vous êtes ici tout le monde avec moi, ça fait qu’on se tient à l’eau courante, d’amour, d’eau pure et de justice climatique !