Le fly-in fly-out coûte jusqu’à 90 M$ par année à l’Abitibi-Témiscamingue
Le recours au navettage, communément appelé fly-in fly-out, a augmenté de 30 % en Abitibi-Témiscamingue depuis 2021, selon la plus récente étude du Conseil régional des partenaires du marché du travail de l’Abitibi-Témiscamingue (CRPMTAT). La région compte désormais plus de 2 000 travailleurs navetteurs, un phénomène qui représenterait un manque à gagner pouvant atteindre 90 M$ annuellement dans l’économie régionale.
Mathieu Proulx, MédiAT – Initiative de journalisme local (IJL)
Plus de 2 000 travailleurs navetteurs
Ainsi, on conclut que le phénomène est bien installé dans la région. Selon les données compilées, on compte maintenant 2 054 travailleurs navetteurs en Abitibi-Témiscamingue, comparativement à 1 580 en 2021.
La MRC de La Vallée-de-l’Or est la plus touchée par le phénomène avec 748 navetteurs en 2025, contre 575 quatre ans plus tôt.
La MRC d’Abitibi, qui comptait le moins de navetteurs en 2021 avec 85 travailleurs, demeure celle où le phénomène est le moins présent, avec 111 navetteurs recensés en 2025. L’Abitibi-Ouest suit avec 124 navetteurs, comparativement à 95 en 2021.
Nombre de navetteurs en 2021 et en 2025 (estimation)
| Géographie | 2021 | 2025 |
|---|---|---|
| La Vallée-de-l’Or | 575 | 748 |
| Témiscamingue | 315 | 410 |
| Rouyn-Noranda | 510 | 663 |
| Abitibi | 85 | 111 |
| Abitibi-Ouest | 95 | 124 |
| Total | 1 580 | 2 054 |
« On constate que le phénomène est grandissant et maintenant on doit se concentrer sur les pistes de solution», a pour sa part déclaré la présidente du Conseil régional des partenaires du marché du travail, Monique Beaupré.
Pour la présidente, l’étude nous permet, en plus d’avoir enfin un portrait régional précis du phénomène, de mieux comprendre ses impacts. Maintenant, la région pourra travailler ensemble sur les solutions afin de favoriser l’établissement durable des travailleurs dans la région.
Jusqu’à 90 M$ de retombées perdues
L’accroissement du navettage entraîne des conséquences économiques importantes. Selon l’étude, un travailleur résident génère des dépenses annuelles estimées à 51 924 $ dans la région, comparativement à seulement 8 308 $ pour un travailleur navetteur. Il s’agit d’une différence de 43 616 $ par travailleur.
« Ainsi, en appliquant le manque à gagner au nombre de navetteurs rapportés en 2021 et estimé en 2025, les dépenses non réalisées dans la région de l’Abitibi-Témiscamingue par les navetteurs de la région sont estimées entre 69 M$ et 90 M$ annuellement », souligne-t-on dans l’étude.
« Les pertes sont réelles, que ce soit au niveau des dépenses dans les commerces de la région, mais aussi sur le plan fiscal avec les pertes de revenus de taxation municipale, entre autres, a expliqué l’économiste principale du Groupe DDM, Carolann Forgues. À cela s’ajoutent également des impacts environnementaux liés aux déplacements ainsi que des répercussions sociales importantes pour les familles qui vivent ce mode de travail. »
Les auteurs estiment qu’une réduction même modeste du phénomène pourrait avoir des retombées significatives. Si seulement 5 % des travailleurs navetteurs choisissaient de s’établir dans la région, les retombées économiques additionnelles pourraient atteindre 4,5 M$.
Une réponse à la pénurie de main-d’œuvre
La fiche technique de l’étude et les discussions menées auprès des entreprises révèlent que le navettage est désormais bien implanté dans plusieurs secteurs d’activité. Les mines, la construction, les services techniques, la fabrication ainsi que certains services essentiels, dont la santé, sont touchés par le phénomène.
Alors qu’il était autrefois principalement associé aux chantiers éloignés, le phénomène est maintenant observé dans des centres urbains régionaux comme Val-d’Or. Selon les entreprises rencontrées, la popularité croissante des horaires de type 7/7 ou 14/14 pourrait également expliquer la hausse du navettage.
« La possibilité de conserver leur milieu de vie, leur réseau familial et leurs habitudes demeure un facteur central », mentionne l’étude pour expliquer le choix des travailleurs.
« Du côté des entreprises, on se rend compte que le fly-in fly-out est une solution de dernier recours, a-t-elle poursuivi. Les employeurs souhaitent d’abord recruter localement, puisque cela favorise la stabilité et l’intégration des travailleurs dans les milieux. Par contre, dans le contexte actuel de rareté de la main-d’œuvre, ils n’ont souvent pas d’autre choix que de se tourner vers le recrutement à l’extérieur de la région. » Ainsi, à moins que le bassin de main-d’œuvre disponible n’augmente, on ne s’attend pas à une diminution du navettage à court terme, ni au cours des cinq prochaines années.
Plusieurs employeurs soulignent également que la rareté des logements, le manque perçu de certains services et l’éloignement des grands centres contribuent au refus de plusieurs travailleurs de s’établir durablement en Abitibi-Témiscamingue.
« Plusieurs entreprises indiquent privilégier d’abord l’embauche locale, mais devoir élargir leur recrutement à l’extérieur de la région lorsqu’aucune candidature locale n’est reçue », peut-on lire dans l’étude.
Les entreprises consultées soulignent également la forte concurrence exercée par les grandes sociétés minières. Plusieurs PME affirment ne pas être en mesure d’offrir des conditions comparables à celles proposées par ces employeurs.
Pour le Conseil régional des partenaires du marché du travail, des partenariats avec les établissements de formation pourraient permettre d’attirer davantage de travailleurs et d’inciter certains navetteurs à s’établir durablement dans la région. Plusieurs travailleurs se disent ouverts à faire le saut, mais encore faut-il créer les conditions favorables à leur établissement.
Des travailleurs ouverts à s’établir dans la région
En effet, toujours selon l’étude réalisée, 37 % des travailleurs navetteurs interrogés affirment qu’ils pourraient envisager de s’établir dans la région sous certaines conditions. L’accès à la propriété et une augmentation salariale figurent parmi les principaux facteurs susceptibles d’influencer leur décision.
L’étude identifie également plusieurs pistes de solution pour freiner la progression du phénomène. Près de la moitié des entreprises interrogées se disent ouvertes à participer à des partenariats visant la création de logements abordables.
Selon les auteurs, de telles mesures pourraient contribuer à réduire certains effets négatifs du navettage au sein des organisations, notamment la diminution du sentiment d’appartenance et l’affaiblissement de la cohésion des équipes de travail.
-Avec la collaboration de Denis Germain, Radio Boréale